Nature Morte, Antonia Susan Byatt

«Le germe de ce roman fut un fait qui était également une métaphore : une jeune femme, avec un enfant, regardant un plateau de terre où des plantules non éclaircies sur de pâles tiges étiolées meurent dans leur lutte pour la vie. Elle tenait à la main l’image d’une fleur, le sachet de graines avec son image aux vives couleurs. Capucines géantes, grimpantes, mélangées

J’ai découvert Byatt dans des conditions très particulières, la version anglaise du concours de Normale Sup en 2008 (un extrait de Des Anges et Des Insectes). C’était un tel délice de traduire ses lignes que je me suis ruée dans une librairie et ai choisi Nature Morte au hasard. Et j’ai découvert le roman qui m’a le plus touché en deux ans.

Nature Morte, c’est l’histoire de deux sœurs, Stéphanie et Frederica, dans les années 1960 en Angleterre. Plusieurs années les séparent mais leurs trajectoires sont similaires. Stéphanie, excellente élève de Oxford, passionnée par ses études de littérature, revient chez ses parents pour épouser un médecin qui lui fait un enfant instantanément. Elle choisit de renoncer à sa passion et à ses rêves (voir cette scène révélatrice de l’accouchement, où on lui refuse son livre de Wordsworth), acceptant malgré elle que ce que l’on attend d’elle est désormais très différent.

Elle vit avec son frère cadet, Marcus, qui a des problèmes mentaux, son mari qui ne s’occupe jamais d’elle, leurs enfants et plus tard sa belle-mère, paresseuse et critiquant allègrement ses activités. C’est une femme qui a toujours eu une vie personnelle très riche et qui accepte aujourd’hui une vie d’épouse au foyer, frustrante par certains côté, mais qu’elle accepte en tant que mère.

Le parcours chaotique de sa soeur à Cambridge l’aide à se rendre compte du décalage immense qu’il y a entre ses rêves d’autrefois et sa vie quotidienne.

Frederica a une place un peu compliquée à Cambridge. C’est une jeune femme brillante qui a du mal à se faire accepter en tant que telle dans ce monde traditionnellement encore très masculin. Elle se cherche, intellectuellement, personnellement, sexuellement, et papillonne entre des styles littéraires différents chaque jour, des styles d’hommes différents, des attentes différentes de la vie, avec un semblant de liberté qui contraste avec sa profonde certitude qu’elle va devoir trouver un mari, à la fois fascinée par ce monde dans lequel elle évolue et angoissée à l’idée de vivre la même chose que sa soeur.
Elle vit une romance avec un dramaturge plus âgé, c’est d’ailleurs étonnamment lui qui ouvre le roman, et cette relation compliquée entre lui et elle permet à A.S. Byatt de mettre en lumière les changements de la société et la libération de la jeune génération.

La vie de Frederica va être largement influencée par un événement dont je ne parlerai pas, à grand regret car il y a beaucoup à dire, mais ce serait gâcher la fin du roman. Tout ce que je peux dire, c’est que Byatt décrit avec une grande finesse le poids de l’éducation pour des femmes dans un monde d’hommes en période difficile du règne d’Elizabeth II, elle met en lumière avec délicatesse ce moment où les femmes choisissent de se rendre vulnérable aux hommes en abandonnant leur vie intellectuelle, et la contradiction qui empêche Frederica d’évoluer: l’éducation est tout pour elle, mais elle accepte encore l’évidence qu’elle doit chercher un bon parti et abandonner ce qu’elle aime et ce qui la rend intellectuellement indépendante pour sa famille.

Antonia Susan Byatt ne plaît pas à tout le monde. Les commentateurs évitent la difficulté en cataloguant ce roman sur l’étagère « roman de moeurs à tendance féministe avec un narrateur omniprésent ». Je souhaiterais répondre à deux accusations largement répandues avant que vous lisiez la première ligne de son oeuvre.

Il est vrai que le monde de Byatt est un monde de femme. Mais ici je répondrai que Byatt est une femme, qui a une sensibilité très forte et très fine au monde féminin et que je suis ravie qu’elle choisisse cet angle de vue. On ne parle bien que de ce que l’on connaît. De plus, si l’on s’intéresse à l’Angleterre hautement éduquée des années 60 qui s’émancipe, un point de vue féminin ne fait pas pour autant du roman un verbatim de gynécée féministe, c’est juste le bon axe de lecture, le plus pertinent.

Une narratrice omniprésente, oui c’est sûr, de deux façons différentes, et l’une est moins subtile que l’autre.

  • L’histoire de Stéphanie et de Frederica est soulignée par l’histoire des lettres que Vincent et Theo Van Gogh s’envoyaient, le sujet de la pièce de théâtre de l’amant de Frederica. C’est étonnant comment cette partie-là du texte sort vite de l’esprit. Je n’ai pas tellement apprécié ce choix du récit parallèle, parce qu’il impose un code de lecture sur la relation entre les soeurs, code qui n’est largement pas nécessaire. Il faut dire que les relations entre A.S Byatt et sa propre soeur étaient extrêmement complexes et c’est un thème qui lui est cher.
  • Le deuxième point gênant en ce qui concerne  l’omniprésence de la narratrice est du à son choix initial de faire un roman sans métaphores. J’ai choisi en début de critique de citer un paragraphe du roman qui prouve que si c’est un choix qu’elle n’a pas pu tenir, c’est parce que la métaphore est essentielle, elle est au coeur même du discours littéraire, ce qui est très visible dans le choix de mettre la peinture et la poésie au coeur même du roman. Mais parfois, en choisissant d’éviter la métaphore, on a dans certains passages l’impression d’être pris par la main par la narratrice vers l’image que l’on doit se faire : les personnages pour se faire comprendre en sont réduits parfois à devoir exprimer leur pensée en détails et sans artifices, ce qui donne aussi un aspect vibrant et douloureusement réel à leur discours. Mais finalement la métaphore est omniprésente, selon le dramaturge qui ouvre le roman, dans le nom même de la fleur « tournesol ».

Nature Morte, en quelques mots et pour ceux qui ne seraient pas convaincus, qu’est ce que c’est ? C’est un livre que je n’ai pas pu me sortir de l’esprit pendant près de deux ans. C’est un livre qui est resté toute cette période sur ma table de nuit, près de moi comme un talisman. C’est un roman qui s’est attaché à mes tripes et à mon coeur. Peut-être m’identifie-je beaucoup trop à Stéphanie, mais j’ai surtout été très touchée par la finesse et la perfection de la description de l’ambiance d’Oxford, de la maison anglaise et de cette vie de femme, de mère et de soeur aînée tournée vers les autres.

♥♥♥♥ –5/5

J’ai été tellement marquée par ce roman, il y a maintenant plus de trois ans, que je n’ai rien pu lire d’autre d’elle. J’en ai acheté deux autres (The Children’s Book et Posession) , mais ils attendent, vierges et impressionnants, sur mon étagère.

J’ai appris récemment qu’il appartient à une trilogie sur la famille Potter, peut-être vais-je commencer par lire les deux qui me manquent.

Pour ceux qui cherchent à voir l’autre côté de la critique (et qui ne sont toujours pas dans les aficionados de ma page facebook): http://www.guardian.co.uk/books/booksblog/2009/may/26/asbyatt-fiction

Quelques extraits en VO, qui concernent le personnage de Frederica, la soeur cadette qui vit la contradiction de son désir d’émancipation par l’éducation et sa certitude qu’il lui faudra se ranger à une vie de femme et de mère comme sa soeur aînée, malheureuse, frustrée, et au triste destin.

« She had too tough and inflexible a sense of her identity to be as good a chameleon as Alan Melville. She did not intend, as she began to suspect he did, to make a career of it. She tried, in a small way. She said “darling” and “love” to the theater people. She tried to adjust her clothes to the preconceptions of sweet Freddie, though some things cannot be done without money. (He was shocked by a pair of elbow-length nylon gloves she had, which he had supposed might be old lace.) She talked about “value” to the poetry friends and slickly and cynically to Tony and Alan. But only in bed – or on sofas, or in punts, or hand in hand on the Backs – did she truly practice being a chameleon. She gave back as much – or more often as little – as was offered or expected. Her greed did not express itself in bed as it did in conversation. She copied and followed, she did not demand. She was unaware that this was all she did. She awoke once from a dream in which she was a grass meadow, held to the earth by myriad grass roots through her hair, fibrils painlessly incorporating her skin in turf, a Gulliver being absorbed by Lilliput, and over the meadow leaped, slowly, exhaustedly, rhythmically, similarly, a procession of pale yellow frogs, long legged, mostly flaccid, a spurt, a heavy-breathing rest, a floppy spurt, one after the other after the other … »

« This may seem to be a chill and cynical account of a time that was, was perceived as, rich, confusing, full of emotion. The language with which I might try to order Frederica’s hectic and somewhat varied sexual life in 1954-55 was not available to Frederica then. She had the phsycial and intellectually classifying adjectives, but she did not believe herself to be primarily conducting research but looking for love, trust, “someone who would want her for what she was”. And she had thought very little about the feelings or expectations of clever boys or clever young men. There were many things, however many beds she hopped in and out of, however many cheeks she demurely brushed, that she was not fitted to understand. She came, after all, not in utter nakedness but cocooned by her culture in a web of amatory, social, and tribal expectations that was not even coherent and unitary. »

« She believed unquestioningly, with part of herself, for instance, that a woman was unfulfilled without marriage, that marriage was the end of every good story. She was looking for a husband, partly because she was afraid no one might want her, partly because she couldn’t decide what to do with herself until that problem was solved, partly because everyone else was looking for a husband. (It is curious, but true, that the offers she received in no way changed her fixed feeling that the sort of woman she was was essentially not wanted as a wife.) »

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