Que lire cet été ?

Que tu sois en ville à travailler, étouffant sous la chaleur, ou au bord d’une plage sous un palmier, muni de tes lunettes et de ton canotier, n’oublie pas ta crème solaire, ton stick à la citronnelle et surtout, prends ton bouquin. Mais lequel ? 

L’été, le lecteur est assailli par les sélections des libraires, de la presse, des maisons d’éditions. Tellement assailli qu’il en vient à se persuader que l’été il ne peut pas lire autre chose que des polars nordiques souvent qualifiés de « rafraîchissants ». Eh bien je dis non. Je dis que mes plus belles lectures d’été n’avaient pas des noms frôlant le scandale sexuel et les consonances de cocktail. Je dis que je n’ai jamais limité mes lectures d’été à de rapides romans offerts pour l’achat de 3 pockets.

L’été c’est souvent les vacances, c’est donc par définition le moment où l’on a le plus de temps pour lire des heures d’affilée, le matin avant que tout le monde se réveille, le midi après un repas léger, l’après-midi sur le sable, le soir au lit quand on n’a pas de réveil a mettre le lendemain.

C’est en août en Bretagne que j’ai découvert Proust. Et toujours les descriptions de Combray seront reliées à la douce chaleur des matins de lecture où je ne serais sortie de mon lit pour rien au monde. C’est au Portugal au bord d’une piscine paradisiaque que j’ai lu Martin Eden, le chef d’oeuvre de Jack London. C’est en Espagne aux heures molles de la sieste que j’ai dévoré Notre Dame de Paris de Hugo, Mon Coeur mis à nu et Blonde de Joyce Carol Oates. Aucun de ces trois derniers titres n’est en-dessous de la barre des 600 pages en édition de poche.

Voici, en exclusivité, ma playlist officielle pour un Eté 2012 de voyages imaginaires.

Pour les amoureux de la nature, mais qui aiment aussi faire les magasins à Londres

Le Diable vit à la campagne, Rachel Johnson

Petite galerie de personnages comme on les aime et comme on les voit dans les comédies anglaises, Le Diable vit à la campagne met en scène des londonniennes attirées par le vert des champs de Godminster et par le calme reposant de la confection de fromages maison et du spectacle de la chasse à courre, loin du chaos des inscriptions aux écoles primaires et des infidélités londonniennes. Un roman très facile à lire, divertissant, comme un croquis pris au vif, loin de l’aquarelle délavée et mièvre.

Pour les nostalgiques des road-trips à l’Américaine

Le Destin miraculeux d’ Edgar MintBrady Udall

Une haletante saga de plus de 540 pages (en poche !) qui, d’hôpital en orphelinat ou en famille d’accueil, entraîne le lecteur sur les pas d’un jeune Indien métis dont la tête a été écrasée sous la voiture du facteur. Un roman qu’on n’oublie pas, qu’on a envie de garder dans son sac pour lire deux pages dès qu’on a un moment, un texte excentrique et délirant, ryhtmé et hilarant.

Lâchons les chiens, Brady Udall

Une série de onze nouvelles situées dans de petites villes dUtah et d’Arizona sur un ton d’humour noir, c’est le premier opus de Brady Udall, et à mes yeux le plus puissant. Nous découvrons la vie de gens dont on n’entend jamais parler, les paumés, les marginaux, comme si lors d’un road-trip on s’arrêtait dormir chez de parfaits inconnus à un moment un peu désastreux de leur vie. Brady Udall montre tout son talent et son efficacité dans ce texte immanquable.

Un secret : depuis l’âge de cinq ans, je suis un meurtrier en pensée. J’ai torturé, mutilé, démembré, embroché, étripué et tué Calfred Pulsipher plus de dix mille fois. J’ai mis le feu à sa maison, kidnappé ses enfants, décapité son chien. J’ai rêvé à maintes et maintes reprises que j’étais présent ce soir-là au Sure Seldom et que je l’empêchais de tuer mon père…

Roy grogne dans sa niche et me jette un regard de travers. Il est troublé. Je suis à peu près sû que c‘est la première fois qu’il voit un Apache d’un mètre quatre-vingt-dix portant une chèvre pénétrer dans son jardin au milieu de la nuit. Bien à l’abri sous son toit, il semble avoir du mal à prendre une décision.

Pour les fils et filles d’expatriés, bourlingueurs devant l’éternel

Les Grandes Espérances du jeune Bedlam, de George Hagen

À l’aube du 20e siècle, de Londres à l’Afrique du Sud en passant par Édimbourg, Les Grandes Espérances du jeune Bedlam nous livre les aventures d’un héros aussi tragique que comique. Un véritable roman d’apprentissage à la Dickens,complètement loufoque. Tom Bedlam, de naissance obscure, ayant grandi dans les quartiers misérables de Londres, est un enfant optimiste et débrouillard. Son père refait surface, comédien raté, comme dans tout bon roman de Dickens, un mystérieux bienfaiteur apparaît, et le destin du jeune garçon change de direction. Je n’en dirai pas plus, lisez-le !

Pour les jeunes filles romantiques rêvant de robes légères et de soirées aux courses

Le Temps de l’Innocence, Edith Wharton

New-York, fin du 19 ème siècle. Newland Archer, jeune homme de la bonne société new-yorkaise est fiancé à May, une jeune fille innocente issue d’une famille respectable. La cousine de May, Ellen Olenska revient dans la capitale américaine et va créer des turbulences dans cette société habituellement si bien huilée. Ellen, accusée d’adultèr, apporte son effluve de scandale et Newland tombe sous son charme, elle qui incarne la liberté.

C’était ainsi dans ce vieux New-York, où l’on donnait la mort sans effusion de sang ; le scandale y était plus à craindre que la maladie, la décence était la forme suprême du courage, tout éclat dénotait un manque d’éducation. (p.290)

Chez les Heureux du Monde, Edith Wharton

Ici nous suivons Lily Bart, une jeune orpheline ruinée qui souhaite épouser un riche héritier pour retrouver la vie luxueuse à laquelle elle aspire tant. Avant de pouvoir mettre son projet à exécution, elle vit des réceptions que donnent ses amis, qui finiront par la rejeter de leur cercle. La rencontre de Lawrence Selden, jeune avocat, aurait pu lui permettre d’apprendre à voir ce cercle comme il est vraiment, impitoyable et superficiel, mais la jeune Lily, même sur la voie de la déchéance sociale, s’accroche à son rêve et se montre de plus en plus vulnérable.

« Combien, vu de la cage, le monde extérieur semblait séduisant à Lily, tandis qu’elle entendait la porte claquer sur elle ! … En réalité, elle le savait bien, la porte ne claquait jamais ; elle demeurait toujours ouverte ; mais la plupart des prisonniers étaient comme des mouches dans une carafe : une fois entrés, il ne pouvaient plus reconquérir leur liberté. L’originalité de Selden était de n’avoir jamais oublié le chemin de la sortie. »

Pour les voileux du yatch club en manque de grand air

Martin Eden, Jack London

Peut-être un des plus beaux romans que j’ai jamais lu. Un chef-d’oeuvre absolu, un roman qui laisse un goût d’eau de mer longtemps après sur la langue. Martin Eden est merveilleusement écrit et ses personnages sont d’une finesse impressionnante. Largement reconnu comme le chef-d’oeuvre de Jack London, Martin Eden est le récit autobiographique de l’ascension puis de la chute d’un jeune marin-poète aussi pauvre et inculte que sa dulcinée est riche et lettrée. Ce monde qui le fait rêver causera sa chute brutale.

Sur les rayons des bibliothèques je vis un monde surgir de l’horizon

Tout peut s’en aller à vau-l’eau dans ce monde, sauf l’amour. L’amour ne peut pas faiblir. S’il trébuche en chemin et s’effondre comme une chiffe, c’est que ce n’était pas de l’amour.

La sérénité de vingt-quatre ans de vie toute blanche ne pouvait lui donner la perception nette de ses propres sentiments; n’ayant jamais brûlé ses ailes, elle ne sentait pas le danger de la flamme.

A mesure qu’il regardait les étudiants, il se rendait compte du beau mécanisme de son corps et de sa supériorité physique. Oui, mais leur cerveau bourré de science leur permettait de parler la même langue qu’Elle et cette idée le déprima. Mais à quoi sert le cerveau ?… Ce qu’ils avaient fait, il pouvait le faire. Ils avaient appris la vie dans les livres, et lui l’avait vécue. Son cerveau contenait tout autant de choses que le leur, des choses différentes, voilà tout.

Pour les fanatiques de la Grosse Pomme

Manhattan Transfer, John Dos Passos.

Que dire sur ce roman… Impossible de le définir en quelques lignes. Des centaines de personnages, leur point commun: New York, au début du vingtième siècle. L’intérêt de ce texte unique tient au style très particulier de John Dos Passos : on passe d’un personnage à un autre d’un saut de ligne, à peine prévenu par le changement de prénom des personnages. L’absence totale de chronologie participe tout autant à cette sensation de tourbillon, qui nous confronte à la société américaine toute entière, de l’ouvrier à l’homme d’affaires, un peu comme si l’on restait des heures durant à la Gare Centrale, témoins de l’agitation de la Grosse Pomme.

Trois mouettes tournent au-dessus des caisses brisées, des peaux d’oranges, des trognons des choux pourris qui flottent entre les palissades disjointes. Les lames verts écument sous la proue arrondie du bac qui, portée par la marée, écrase, engloutit l’eau brisée, glisse et, lentement, accoste à son embarcadère. Des treuils tournent avec un bruit de chaînes ; des herses se relèvent ; des pieds franchissent le vide. Dans le tunnel en bois de l’appontement où règne une odeur de fumier, des hommes et des femmes se pressent, écrasés, bousculés, comme des pommes qu’on fait rouler dans un pressoir.

A block deep four ranks of cars wait at the grade crossing, fenders in taillights, mudguards scraping mudguards, motors purring hot, exhausts reeking, cars from Babylon and Jamaica, cars from Montauk, Port Jefferson, Patchogue, limousines from Long Beach, Far Rockaway, roadsters from Great Neck…cars full of asters and wet bathingsuits, sunsinged necks, mouths sticky from sodas and hotdawgs…cars dusted with pollen of ragweed and goldenrod.
Green light. Motors race, gears screech into first. The cars space out, flow in a long ribbon along the ghostly cement road, between blackwindowed blocks of concrete factories, between bright slabbed colors of signboards towards the glow over the city that stands up incredibly into the night sky like the glow of a great lit tent, like the yellow tall bulk of a tentshow.

Pour les nostalgiques des années folles

Breakfast at Tiffany’s, Truman Capote

Un classique, LE classique par excellence, un tout petit roman dont on se fait des montagnes, si familier à la lecture comme si on l’avait lu cent fois. Mais il ne ressemblera certainement pas à l’idée que vous vous en faisiez. Breakfast at Tiffany’s est un ouvrage d’une simplicité et d’une justesse déconcertante, loin des chichis stylistiques que l’on aurait imaginé. L’histoire de Holly Golightly, femme enfant texane au langage fleuri qui rêve de luxe et cache sa grande fragilité sous des allures mondaines. Un grand grand grand roman.

She was still hugging the cat. « Poor slob, » she said, tickling his head, « poor slob without a name. It’s a little inconvenient, his not having a name. But I haven’t any right to give him one: he’ll have to wait until he belongs to somebody. We just sort of took up by the river one day, we don’t belong to each other: he’s an independent, and so am I. I don’t want to own anything until I know I’ve found the place where me and things belong together. I’m not quite sure where that is just yet. But I know what it’s like. » She smiled, and let the cat drop to the floor. « It’s like Tiffany’s, » she said.

[…]

It calms me down right away, the quietness and the proud look of it; nothing very bad could happen to you there, not with those kind men in their nice suits, and that lovely smell of silver and alligator wallets. If I could find a real-life place that made me feel like Tiffany’s, then I’d buy some furniture and give the cat a name.

La Traversée de l’Été, Truman Capote

Publié de façon posthume, La Traversée de l’été est également une très jolie pièce, aussi simple que touchante. Premier roman de Capote, il narre les aventures estivales de Grady Mc Neil, jeune fille de la bourgeoisie américaine qui refuse d’accompagner ses parents en croisière en Europe et découvre l’amour avec Clyde, un jeune gardien de parking qui lui fait découvrir un monde qu’elle ne connaît pas. A 17 ans, elle découvre l’amour. Un petit roman tout simple, certainement pas son meilleur mais une ravissante lecture de terrasse.

Il y a une sorte de magie à observer l’être aimé sans qu’il en ait conscience, comme si sans le toucher on lui prenait la main et qu’on lise dans son coeur. Il s’offre ainsi ingénieusement à croire que, de manière irrationnelle, il concilie toutes les qualités qu’on lui attribue à l’aveuglette, la pureté du coeur, le tendresse de l’enfance.

Pour ceux qui ne peuvent choisir : me faire bien voir sur la plage ou lire un livre extraordinaire ?

L’Homme qui rit, Victor Hugo

Un livre qui fait bien par sa taille et son auteur. Un livre peu lu finalement quand on le compare à l’oeuvre hugolienne, le mal-aimé, mais aussi le plus fin. L’Homme qui rit est pourtant un roman inoubliable aux échos persistants. Fin du 17e siècle en Angleterre : nous suivons Ursus, un ermite, Homo son loup, Gwynplaine un jeune enfant mutilé pour mendier et Dea, la jeune fille aveugle qu’il a recueilli encore bébé. Leur amour dépasse leurs infirmités, mais pas le destin lorsque Gwynplaine est emmené en prison et son identité lui est révélée. C’est un roman fascinant et difficile à cerner, extrêmement érudit et tout en résonances.

disponible en lecture gratuite en ligne sur http://www.inlibroveritas.net/lire/oeuvre10994.html

Pour ceux qui aiment Paris, mais le Paris des années 1850

Peter Ibbetson, George du Maurier

Un roman d’amour comme on en fait peu, une quête de l’amour qui défie les obstacles entre deux enfants séparés très jeunes qui se retrouvent plus tard, vivant une passion telle qu’elle pousse le jeune homme au crime. Une épopée onirique qui se moque du temps et de la distance dans un Paris qui n’est plus.

« L’émerveillement que le roman suscite tient à une idée unique, dont la banalité a par ailleurs éclipsé la richesse potentielle.

De quoi s’agit-il en l’occurrence ?

De la toute-puissance de l’amour.

Parmi les rares entreprises qui ne répandent pas sur l’amour les cendres du déclin, de la mort et de la corruption par l’esprit, je ne vois, hormis l’œuvre de Dante, de Blake, de Hölderlin, de Fourier, d’autres « diamants de l’herbe » que ce Peter Ibbetson dont la frêle composition fait songer aux spores traversant le cosmos pour ensemencer la terre. Mais le cosmos est, ici, l’être humain en sa substance spécifiquement terrestre et en sa créativité sidérale. »

Extrait de la postface par Raoul Vaneigem

Pour celles qui frissonnent sous la chaleur espagnole et les effluves de fleur de tiaré

Teresa l’après-midi, Juan Marsé

Je sais je sais je parle tout le temps de ce roman. Je devrais en lire un autre de cet auteur parce que même si cela fait un an je m’en souviens encore avec précision. Quelle sensualité dans ces pages andalouses et ce soleil ardent, tout ce dont on a envie sur la plage, au bord de la mer, en terrasse.. Je joins le lien vers mon article de l’année dernière.

https://manonlisait.wordpress.com/2011/05/24/teresa-lapres-midi-juan-marse/

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter d’excellenteS lectureS, au pluriel j’espère ! Et un très bon été 🙂

–> Prochain épisode pour ceux qui veulent continuer sur la voie du non-conformisme : la « rentrée littéraire » selon Manon Lisait, ou comment on verra qu’il est possible de se passer de Marc Lévy, Anna Gavalda et autre Amélie Nothomb au mois de septembre.

Publicités
Tagué , ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Publicités