Archives de Catégorie: Roman Français

Les Heures souterraines, Delphine de Vigan

Les heures souterraine est un roman envoûtant et universel. L’auteur a le talent de faire très bien avec très peu, ce qui est malheureusement assez rare dans le paysage littéraire. Les personnages sont simples et complets, l’intrigue n’a pas besoin de beaucoup pour avancer et l’on est vite happé par la spirale infernale dans laquelle l’auteur nous emporte.

 Mathilde a trois enfants dont elle s’occupe seule depuis la mort de son mari. Au fond du gouffre à sa disparition, un chef d’entreprise lui tend une main salvatrice et l’a aidée à s’en sortir il y a huit ans. Mais un matin, sans raison, son patron se met à la détester et à l’exclure petit à petit. Mauvaise foi, coups bas, tout est permis, et la descente aux enfers va extrêmement vite. A partir du moment où elle l’accepte, elle laisse filer le temps. En parallèle, un médecin à domicile quitte sa petite amie, persuadé qu’elle ne lui rend pas ses sentiments, et passe son temps coincé dans le trafic, dans l’attente, anonyme et solitaire.

Mathilde et Thibault sont deux victimes muettes d’un monde où il n’y a pas de place pour les gens qui décrochent. Implacables, les journées avancent, et pour ceux qui sont poussés hors du train, c’est difficile d’y remonter. La détresse émotionnelle est invisible et terrifiante. J’ai beaucoup apprécié le fait que Delphine de Vigan fasse le choix de prendre des personnages qui pourraient être n’importe lequel d’entre nous. Elle aurait pu traiter ce sujet de mille autres façons, en faire un postulat politique, social, mais non. La violence avec laquelle est traitée Mathilde nous met d’autant plus mal à l’aise qu’on en est tous témoins, comme lecteurs et dans nos vies.

♥♥♥●● – 3/5

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Les fidélités, Diane Brasseur

Les fidélités, on s’en souvient longtemps après. C’est un petit roman étonnant, une fable moderne sur l’amour et la famille. Nous lisons la confession d’un homme d’une cinquantaine d’années, époux et père de famille, qui trompe son petit monde depuis un an avec une belle et jeune trentenaire et qui appréhende son départ en vacances avec sa famille.

Malgré un pitch très classique et presque cliché, Diane Brasseur réussit à s’éloigner de cela en traitant le sujet à l’envers. Plutôt que de traiter de la crise de la cinquantaine, des difficultés du mariage, de l’adultère, elle nous parle d’amour. Elle nous parle du plaisir de séduire, de la capacité à aimer plusieurs personnes, de la difficulté de choisir et de l’authenticité des sentiments des deux bords.

Le texte est court, bien construit et efficace. Nous entrons dans le sujet quelques jours avant Noël quand toute la famille se prépare à partir à New York pour les vacances. Le personnage principal se cache dans son bureau pour être tranquille et réfléchir. Il nous raconte alors toute la dernière année avec Alix, sa maîtresse, comment il partageait sa vie, son temps, son amour. Ce qui a commencé comme un démon de midi, une fuite face à l’âge, bref, un bon vieux poncif de la littérature, se transforme rapidement en une double histoire d’amour complexe et sincère. Je n’irais pas jusqu’à dire qu’on se prend d’affection pour le personnage, mais on apprend au moins qu’il ne faut pas nécessairement juger chaque livre à sa couverture.

♥♥♥●● – 3/5

Assise en face de moi, Alix ne se doutait pas que nous avions déjà fait l’amour une bonne dizaine de fois.
Elle me racontait sa semaine.
Il y avait ce qu’Alix faisait ou disait, et mon interprétation.
Si elle disait : « J’ai mal dormi », je me demandais si elle avait fait une insomnie en pensant à moi.
Si elle laissait sa main posée sur la table à côté de son verre, je me demandais si c’était pour me tenter de la prendre.
Si je la trouvais bien habillée, je me demandais si elle avait fait un effort parce qu’elle savait qu’elle me voyait.
En les plaçant au milieu de blagues, on utilisait des mots qui excitent, comme « jouir », « plaisir », ou « virilité ».

Pour voir l’auteur parler de son roman c’est ici !

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Sulak, Philippe Jaenada

sulak

Sulak n’est pas un roman facile d’approche. Comme son personnage principal, il faut l’endurer longtemps pour commencer à l’apprécier. Vulgaire, direct et provocateur, ce roman de Philippe Jaenada est agressif et franc, sans détour, comme une confession qu’on n’a pas envie d’entendre mais qui finit par faire partie de notre vie.

Bruno Sulak, le personnage principal de ce roman éponyme, est un personnage aux multiples chapeaux même si peu d’entre eux sont respectables. Ancien légionnaire et parachutiste, il devient après avoir déserté un braqueur qui en découd avec la société au nom de la liberté. Entouré de deux comparses, il offre à la justice française une décennie de casse-tête et de course poursuite jusqu’à une fin mystérieuse.

Dit comme ça, cela a l’air passionnant me direz-vous. Effectivement, le texte ne manque pas de rebondissements et de panache, mais la foule envahissante de personnages, la grossièreté du discours qui semble directement retranscrit du fond des cafés sombres et l’incroyable et inutile généalogie des protagonistes ne font pas de ce roman une promenade de santé. Je comprends bien que c’est voulu mais c’est trop. A mes yeux, le personnage de Sulak aurait mérité un peu plus de grâce pour mieux mettre ses outrages à la loi en valeur. Et puis bon… je crois que je n’aime pas les voyous.

♥♥● –2/5

Les années 80 n’ont que six mois. Personne évidemment ne le sait encore (…), mais les « années fric » viennent de commencer – il est cela dit amusant que les années fric soient le petit nom attitré des années 80, comme si les années 90 étaient les années ping-pong et les années 2000, les années tarte aux pommes. Le fric commence à s’étaler partout, camelote clinquante à la foire, tout brille, tout tente, corrompt, on ment, on arnaque, on parade.

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Le garçon incassable, Florence Seyvos

 

Je commence avec plaisir ma pile de livres des Editions Points en regardant tomber la neige. J’ai choisi le premier de la pile, mais par chance c’est celui dont le titre m’attirait le plus. Le garçon incassable, de Florence Seyvos, est un petit roman tout simple, aussi authentique que prenant. Portraits croisés de deux hommes que tout oppose et tout rassemble en même temps, c’est l’histoire d’Henri, dont sa demi-sœur se rappelle avec émotion, et de Buster Keaton, sur les traces duquel elle part en Californie un peu plus tard.

La où Buster est incassable, résistant à la moindre douleur, capable de toutes les chutes et les cascades les plus incroyables, Henri est fragile, friable, tordu. La où Buster est seul, dans une famille qui exploite ses talents et se soûle, Henri est aimé et entouré, accompagné et rééduqué.

Aucun des deux ne peut mettre de mot sur ses souffrances, mais pour chacun d’entre eux, c’est la douleur qui définit leur vie. La narratrice accompagne ce frère qui lui est tombé dessus avec tendresse et patience, s’inspirant du comique américain pour voir beaucoup plus loin que le handicap, pour espérer pour Henri un futur d’autonomie et de libre arbitre.

Je ne sais pas si c’est une histoire vraie, mais le ton est sincère et très simple, le texte laisse une très grande part à l imagination. Le physique et le handicap du jeune garçon ne sont pas décrits directement, on le découvre à travers son arsenal de rééducation et certains souvenirs tendres. Quelques adjectifs par ci par là suffisent pour comprendre les lieux, les identités. On oublie la narratrice, on ne sait rien d’elle si ce n’est sa timidité et l’amour immense qu’elle porte à son frère.

Premier livre de la sélection du prix du meilleur roman, premier livre de 2015 pour moi, ce roman est une belle façon de commencer l’année en douceur et de la placer sous le signe de l’amour et de l’authenticité.

 

Henri recommence, plus doucement. ses yeux brillent, il regarde son père comme si son père était Dieu et qu’il lui appartenait exclusivement à lui, Henri; Un regard d’adoration ravie. Ils sont seuls au monde. Ils sont les rois du monde. Je les vois et je pense que mon cœur est atrophié, pas seulement le mien, il en est de même pour tout le groupe humain dont je suis issue : notre cœur est une petite machine sage qui ne produit que des ersatz de sentiments. je n’ai jamais vu un lien aussi fort entre deux personnes. je n’ai jamais vu un père et un fils s’aimer autant.

 

Henri est sorti de l’enfance. Il en est sorti pour arriver nulle part, dans une adolescence qui n’en sera pas une et ne le mènera jamais à l’âge adulte. Sa vie se déroulera désormais dans un éternel état intermédiaire. Un état où les éclats de joie sont de plus en plus rares. Ils sont remplacés par le plaisir, la satisfaction. Henri aspire au sérieux et se compose peu à peu une dignité austère, légèrement hautaine. Ses éclats de rire sont toujours aussi bruyants, aussi peu contrôlés, mais ses bouffées d’excitation et de bonheur perdent leur lumière. Il ne sera plus jamais l’enfant radieux de la photo sur la plage

 

♥♥♥●● – 3/5

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L’entreprise des Indes, Erik Orsenna

Voilà un excellent roman. L’Entreprise des Indes est un roman épicé et fin, une chronique familiale et une fresque historique, un très beau texte bien construit et passionnant. Erik Orsenna nous raconte l’odyssée de Christophe Colomb à travers les yeux de son frère, Bartholomé, son petit frère qui prend le rôle du narrateur.

S’appuyant sur « Le Livre des merveilles », le livre de Colomb, en quelque sorte son carnet de voyage et son testament d’aventurier, Bartolomé nous décrit son frère l’explorateur, en filigrane de ses récits de voyages, de ses rencontres professionnelles et amoureuses, et il nous raconte l’officine des cartographes, la peste, le clergé, le roi.

Christophe et son frère ont grandi au bord de la mer, et pour le fils aîné l’appel de l’océan a toujours été plus fort que n’importe quelle autre voix. Dans les yeux de son frère, on lit l’admiration, la crainte de ne jamais le voir revenir, l’amour, la volonté de l’aider.

L’Entreprise des Indes est aussi une invitation à la réflexion sur la lecture et l’écriture et leur relation aux rêves. C’est évident que l’auteur est un amoureux des mots et un fervent croyant dans leur capacité à nous faire voyager. Il réussit parfaitement son pari et nous envoie dans une Lisbonne grouillante, sur des îles paradisiaques et des mers déchaînées. Le personnage principal est un cartographe, c’est-à-dire que son métier est de nommer les choses : les mers, les terres, les régions, les peuples et les animaux, tout prend naissance sous ses pinceaux et c’est à lui de leur donner vie.

Quand on ne dispose pas de bateau – ou plutôt d’eau pour les y faire naviguer – , la seule façon de fuir, c’est lire.

 

Écrire est une navigation sur la terre ferme, la page blanche est une voile qu’on hisse ; les mots, un sillage qui s’efface

 Le texte est beau, fin, bien écrit, les villes sont vivantes et colorées, le choix de la conversation donne un rythme parfait au livre, qu’on aurait envie de lire à voix haute un chapitre par soir pour le savourer. Les voyages sont décrits comme des rêves, de grandes aventures auxquelles on ne peut résister. On ne résiste pas, et on le dévore rapidement.

D’ordinaire, on ne retient des voyages que leur destination, alors qu’ils ont, d’abord, des sources.

♥♥♥♥● – 4/5
Je conseille vivement ce livre et attends avec impatience vos commentaires si vous le lisez

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L’amour dure trois ans, Frédéric Beigbeder

Je ne donnerai pas trop de mon temps pour parler de ce livre, pas plus que nécessaire pour donner mon avis. J’ai rarement autant détesté un ouvrage. L’amour dure trois ans est un petit texte facile, inintéressant, narcissique et prétentieux, aussi pauvre que superficiel.

Marc Marronnier raconte à la première personne ses tristes aventures amoureuses et sa vision bien personnelle de l’Amour. Pour lui c’est un fait, l’amour dure trois ans et ne survit pas à la tentation de l’adultère et à l’ennui. Il raconte dans les grandes lignes son premier mariage, un premier échec, et la raison de cet échec, son aventure avec la femme de son meilleur ami. Il ne s’implique jamais dans ses relations, juge le moindre sentiment sincère avec mépris et mondanité, ne croit en rien et s’applique à échouer dans tout ce qu’il entreprend. Il n’a pas d’amis, pas d’amour, ne distingue plus le vrai du faux et se perd dans des digressions parisiennes sur la superficialité des gens qui l’entourent.

On colle à sa peau comme une chemise sale, il nous tient dans sa poche comme s’il avait besoin d’un témoin, d’un voyeur qui observe sa vie. La première personne est omniprésente et on n’a aucune distance avec le narrateur, qui partage chaque petit détail, même les plus humiliants. Il n’existe pas par lui-même, seulement dans notre regard, et nous choque pour créer une réaction et se sentir vivant.

Je me suis sentie insultée et salie par ce texte. Par le fait qu’on m’a infligée de passer une heure dans la tête d’un imbécile sans profondeur. Tu veux faire du Brett Easton Ellis, tu veux choquer ? Assume le et engage toi réellement dans ton texte. Ce livre est inutile et facile, c’est une mauvaise chanson qui rime trop facilement, c’est un vêtement criard et vulgaire mal recopié des collections haute couture. Par pitié ne l’achetez pas.

●●●●● –0/5

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Quatre Racines Blanches, Jacques Saussey

 

 

Sélectionné pour le Prix des lecteurs du Livre de Poche cette année, Quatre Racines Blanches est un polar français qui se déroule à Montréal. Evidemment, j’étais curieuse de voir ce que ça donnait.

Quelques mots sur l’intrigue pour commencer. Un policier français en formation exceptionnelle au Québec, Daniel Magne, est malgré lui témoin d’une agression qui coûte la vie à un de ses collègues canadiens. Il devient l’élément clé de l’enquête parce qu’il a vu le visage du meurtrier et se fait un devoir de venger l’honneur de son ami. Son périple le conduit dans le Golden Square Mile, dans les quartiers populaires du nord de Montréal et dans une réserve autochtone à Kanawaghe. Cela va de soi, ça se passe en hiver (sinon quel intérêt de le faire au Québec), la neige tombe et le mercure est bas. Les corps s’entassent et le mystère reste intact.

Les personnages sont sympathiques, plutôt bien construits, mais inutilement nombreux. Cela dilue le suspense en demandant trop de concentration sur des points qui ne serviront jamais. L’intrigue est plaisante et originale et dépasse largement ce à quoi on s’attend dans les premières pages. L’auteur aime Montréal et connaît les québécois. La mixité sociale et culturelle, les caractères, les réseaux mafieux, tout est bien rendu.

Je vais faire ma française immigrée mais je dois le dire….J’aurais vraiment aimé lire un texte sans clichés et sans erreurs et ce n’est pas le cas. Les noms des routes, le vocabulaire, il y a beaucoup d’approximations et même de grosses fautes. Un québécois ne parlerait jamais, ô grand jamais, de ses « gosses » pour parler de ses enfants par exemple…

Encore une fois, quand un critique écrit « Un polar intriguant, soutenu par une vision de la jungle urbaine sans concession », il faut vraiment le prendre avec des pincettes ! Personnellement je qualifierai le texte de solide, sans prétention, précurseur de bons textes pour le futur, mais laisserai un gros bémol sur la construction qui à mon goût pourrait être complexifiée pour donner plus de densité à l’intrigue.

Et puis je n’ai jamais rien vu d’aussi cheap que ça….  A regarder !!

♥♥● –2/5

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La Balade de Rikers Island, Régis Jauffret

Étonnant comme on peut se sentir sali à la fin d’une simple lecture. Si vous avez déjà regardé un documentaire sur les paparazzi, vous saurez de quoi je parle. La Balade de Rikers Island est un étonnant cocktail entre une grande brutalité à la Brett Easton Ellis et un style journalistique parfois absurde qui laisse place à des digressions un peu triviales.

Régis Jauffret nous plonge au cœur du scandale de Dominique Strauss-Kahn, si proche d’Anne Sinclair et des protagonistes principaux qu’on croirait presque se promener dans la poche de leur chemise. On s’y engouffre instantanément dès les première secondes du scandale, choqué par la violence de ce qui est arrivé. La proximité avec les gens, les lieux, est radicale : pas de noms de famille, parfois même pas de noms du tout, pas de descriptions des lieux. On sait déjà tout.

Et c’est vrai. A la lecture des journaux, à force de voir les visages des protagonistes, les photos des lieux, on s’est déjà tous fait une idée des décors. On connaît déjà l’histoire. Elle est déjà résumée dans Paris Match me direz-vous, quel besoin d’aller lire ce long texte ?

A la fois romancier et journaliste, Jauffret offre dans La Balade de Rikers Island plusieurs dimensions qu’on ne trouve pas dans le fait divers. Celle de l’immédiateté tout d’abord, en nous donnant l’impression non pas d’entrer dans la pièce et de découvrir la scène mais plutôt d’être déjà dans la pièce et de voir l’action venir à nous. Je parle d’action mais au final il n’y en a pas.  Nul besoin d’en parler, ce qui aurait dû être le coeur du roman, ou son incipit, est relégué au second plan. Si l’on comprend bien le quatrième de couverture, le lecteur n’est pas censé être un contemporain. Le fait qui est à la source du texte serait déjà anecdotique. De plus, l’auteur et une troupe de journalistes partent à la recherche de la jeune femme de chambre en Afrique mais ne la rencontreront pas. On devine l’action principale comme on devine la présence passée d’un verre à la trace qu’il laisse sur une table. Jauffret ajoute aussi une notion d’absence de relief. Chaque scène, qu’il s’y passe quelque chose ou non, chaque conversation, tout a la même importance. C’est une façon très intelligente de retranscrire ce qu’on ressent dans un moment de deuil ou de panique tel que le vit l’épouse de DSK ici. Plus de priorité, plus de logique, rien n’est anodin et la moindre chose peut prendre des proportions aberrantes. Là ou le fait divers crie, fait du tapage, le roman tait et souffre en silence.

Je suis assez étonnée de la façon dont Jauffret a traité ses personnages. DSK n’est pas le protagoniste le plus travaillé. On sent du dégoût, peut-être un écoeurement dû au battage médiatique, on sent une absence totale de respect pour lui. Il n’est même pas nommé. Technique pour éviter les poursuites judiciaires ou dédain total pour quelqu’un qui finalement est tellement défini par son geste qu’il n’a même plus besoin d’être identifié en tant que personne, il y a certainement un peu des deux. Grossier dans la vie, grossièrement traité. Parvenu, sot, monstre priapique, incontrôlable, libidineux, irrespectueux, le tableau est bref et clair. Anne Sinclair est décrite avec plus de profondeur et de finesse. Orgueil blessé, colère, tristesse, honte, elle est traitée dans la dignité. Mais la clé du roman est ailleurs. Le seul personnage nommé, en effet, c’est Nafissatou Diallo, et c’est sur ses traces que Jauffret part, en Afrique et aux Etats-Unis. Serait-elle le personnage principal ? Victime de l’homme, victime des hommes si l’on regarde son enfance, invisible dans la presse et à peine entendue au tribunal, c’est pour elle que Régis Jauffret recrée l’affaire, ajoutant des petites touches à sa fresque pour la rendre unique et réelle. Il lui redonne sa place dans le procès et sa dignité.

La Balade de Rikers Island est un texte brutal, déséquilibré et froid. Le lecteur a un rôle hybride et malsain, à la fois spectateur plein d’empathie pour l’épouse et simple passant, fasciné par les gros titres et le parfum de scandale. On en ressort triste. Finalement, c’est juste l’histoire d’un homme malade et d’une femme malheureuse.

À présent, il était seul. La solitude dans un local trop étroit pour contenir sa rage. Pas le moindre fauteuil à renverser, la moindre chaise, ni vase ni lampe ni animal en porcelaine à jeter par la fenêtre avec quelque chance d’atteindre le crâne d’un bouc émissaire.

On lui avait pris ses cachets, ses barres chocolatées, ses pastilles de menthe. Il aurait tout avalé, montrant son érection aux murs, gerbant les sucreries à la figure du gardien qui viendrait le chercher pour l’emporter sur l’île. On ne lui avait même pas laissé son brûle-gueule pour s’enfumer comme une abeille, tousser, s’étouffer un tant soit peu pour quitter cet état de lucidité qu’il fuyait comme l’enfer.

Portée à ébullition, la haine devient un stupéfiant comme un autre. Il s’est mis à renifler, elle flottait dans l’air. Chaque bouffée le revigorait comme un trait de cocaïne, lui donnait l’impression de pouvoir remonter le temps, retrouver le couloir où son éjaculation dans la bouche d’une femme de chambre avait sonné le glas de sa carrière.

 

 

♥♥● – 3/5

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Le roi n’a pas sommeil, Cécile Coulon

 

Imaginez ma surprise quand j’ai lu au dos du livre que l’auteur, Cécile Coulon, était née en 1990 et que – la crise cardiaque était proche – ce n’était pas son coup d’essai. Curieuse et jalouse, j’ai donc lu Le Roi n’a pas sommeil avec des sentiments mêlés.

L’histoire est simple et efficace. Nous sommes dans une petite ville ouvrière et William, un employé de la scierie locale, un homme violent et taciturne, s’entaille méchamment la main et meurt quelques jours plus tard de sa blessure infectée. Son fils Thomas, jusque là un garçon sans histoire et plutôt travailleur à l’école, est profondément choqué. Le jeune homme aux traits fins chez qui son père ne voyait aucune ressemblance chausse les bottes de son père et change complètement, jusqu’à l’accident inévitable et attendu depuis les premières pages qui le plongera en prison.

Le Roi n’a pas sommeil est une mini roman diablement maîtrisé, peut-être trop d’ailleurs. Le texte est clinique et très technique. On sent la khâgneuse derrière sa plume, appliquée et intelligente. On accordera tout de même beaucoup de qualités à ce texte : tout d’abord, l’histoire est simple et elle a une réelle identité. Les personnages sont esquissés, ils se définissent plus dans l’action que par une mise en scène narrative à la Zola. Le texte coule et file, fluide et homogène. Mais le plus grand talent dont fait preuve l’auteur ici réside à mes yeux dans l’ambiance qui est dessinée. On est dans un univers un peu spécial, proche du conte. Ce n’est clairement pas le milieu social ou géographique de l’auteur, mais c’est vraiment bien maîtrisé. Cet univers passe autant par l’écriture, la justesse du texte , que par la trame narrative en elle-même. Cécile Coulon a certainement été très rigoureuse dans sa relecture, faisant de cette petite centaine de pages un petit bijoux ciselé avec soin.

Je savais que je chercherais tous les petits points pour pinailler, je ne vais pas faire une inutile liste tous les éléments qui ne me plaisent pas, mais la plus grande frustration à mes yeux une fois la dernière page refermée, c’est de ne pas avoir retrouvé l’auteur nulle part. Derrière cette centaine de pages en huis clos, on ne la sent jamais. C’est un texte hors du temps, sans attaches géographiques ou sentimentales. Et Cécile Coulon ne s’est autorisée aucune erreur, aucune complaisance.  Deux erreurs majeures à mon goût : à ne pas s’attacher à ses personnages, elle ne donne aucune possibilité à ses lecteurs de le faire. On les contemple de loin, comme elle, en sachant depuis la première page vers quoi on va. Pourquoi s’attacher à quelqu’un qui finira par être un criminel ? Le titre aussi reste énigmatique et jette une ombre prétentieuse sur un texte qui se fait justement remarquer pour sa simplicité et son authenticité. Peut-être choisirai-je justement de considérer ce choix comme l’erreur que je cherche tant depuis le début et qui rend le texte plus humain.

 ♥♥● –3/5

Personne ne savait réellement ce qui s’était passé. Les volets de la maison demeuraient clos. Les poutres pourrissaient. Aucun parent n’était venu ouvrir la bicoque depuis l’enterrement. Peu à peu,la ville engloutissait ce qui restait de la famille Hogan. Bientôt, l’histoire de Thomas devint une légende du bourg : un mauvais souvenir qui faisait peur aux gosses et alimentait les conversations de comptoir.

 

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Rêves oubliés, Léonor de Recondo

1936, une famille basque républicaine est déchirée et déracinée. Elle se cache dans le sud de la France à la veille de la Seconde Guerre Mondiale, et tente de réinventer sa vie. Ama, la mère de famille, se lance timidement dans l’écriture pour ne pas oublier et endiguer le temps qui passe si vite. Son mari, Aïta, fait tout pour les rendre heureux elle et leurs trois enfants. Accompagnés de cousins, de frères, de grands-parents, puis ensuite de nombreux rebelles républicains, ils reconstruisent leur vie loin du luxe auquel ils sont habitués.

Rêves oubliés est un tout petit roman qui se lit très vite, un mini carnet de vie sans sentimentalisme et sans superflu, mais il pèche certainement beaucoup par sa simplicité. On croirait presque entrer dans l’album de famille de parfaits inconnus, aux moments les plus désagréables pour eux. Il n’est pas aisé de décrire la douleur, et l’auteur fait montre de beaucoup de pudeur et de respect, mais il nous manque justement ce petit plus qui va créer un réel lien avec le lecteur. Publié au départ par les éditions Sabine Wespieser, j’ai espéré découvrir un joyau, et j’ai été plutôt déçue.

Ce carnet à plusieurs voix a plusieurs dimensions, plusieurs sensibilités, et s’enrichit au fur et à mesure que les personnages évoluent et grandissent. On y aborde la vie, la mort, la peur, la perte, l’amour, la vieillesse, le partage, toutes les choses essentielles qui font la vie. Il ne lui manque finalement pas grand-chose pour être réellement attachant, peut-être un titre moins nunuche, et un peu plus de profondeur dans l’écriture, un peu trop premier degré et à mon goût. Le texte est très vert, très jeune en fait, il manque d’expérience et de maturité. Là où l’auteur veut éviter le pathos, elle le crée avec ses images et ses formulations clichés, et c’est franchement dommage. Peut-être le sujet est-il encore trop proche d’elle, de son histoire familiale, et elle a de la difficulté à s’en détacher et à y apporter plus de matière.

♥●●●● –1/5

Les pensées d’Otzan plongent, absorbées par la musique lancinante des vagues. Elles s’imbibent de sel, de coquillages, d’eau glacée, d’algues éparses. Et lentement, grâce à la brise naissante, ses angoisses s’envolent au loin, oubliant quelques instants cette ombre qui s’est arrimée à lui.
Talonné par les fraîches empreintes de ses pas, il continue son chemin en murmurant :
« Ma faute tourbillonne emportée
Par le vent avant de se noyer
Dans les ombres mouvantes. »
Otzan a l’âme si forte qu’elle porte l’histoire du monde.
Otzan a l’âme si sensible qu’elle s’émeut de la douceur du vent.

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