Archives de Catégorie: Roman International

La lettre à Helga, Bergsveinn Birgisson

 

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Bon, je crois que la vague de la littérature islandaise facile a été trop surfée. Si on publie des micro textes comme la Lettre à Helga en utilisant des termes comme « coup de coeur » ou « perle » (oui oui), c’est qu’on a une araignée au plafond.

Avis à ceux qui veulent lire ce roman, je vais vous le gâcher dans les prochaines lignes.

Que dire de la Lettre à Helga ? C’est l’histoire de Bjarni Gíslason de Kolkustadir, un simple éleveur de moutons, villageois modèle et solidaire, mari généreux et respectueux qui, au chevet de sa femme mourante et aigrie, décide d’écrire une longue lettre d’amour à Helga, l’amour de sa vie, son ancienne voisine de ferme sur laquelle il a fantasmé toute sa vie et avec laquelle il a partagé quelques mois d’amour bestial sur les bottes de foin, dans l’odeur d’urine et de biquette.

Après quelques semaines de plaisir bourru, de délices adultères champêtres, elle lui annonce l’inévitable : elle porte son enfant. Elle lui propose de tout quitter, elle son mari, lui sa ferme et sa femme infertile, et de partir vivre une chiche vie d’ouvrier à la capitale. Déchiré entre (soyons simples) son cerveau et son sexe, il fait le choix de renoncer à la passion et au bonheur et de rester sur place, continuant à vivre en face d’elle, témoin muet de l’évolution de son enfant et de la déchéance de leurs mariages respectifs.

Amour impossible, infidélité sans remords, cette relation l’a marqué au point de lui pourrir la vie. Il commet l’impardonnable, séduit par les doux poils et les tendres mamelons d’une petite chèvre qui lui rappelle bien trop les courbes de son aimée, et tentera de prendre sa propre vie, anéanti par la honte. On le voit venir de loin puisque c’est comme ça que leur relation est née et qu’il n’a de cesse de l’inscrire dans ce cadre. Poésie du quotidien, sublimation des odeurs les plus primaires, on est presque dans un roman de Balzac.

Au niveau du style, je dirais que c’est bien heureux que le texte soit aussi court. Les essais stylistiques de l’auteur sont bien trop évidents et manquent de subtilité (omniprésence de l’aimée qu’il aperçoit même dans les reliefs de la montagne, dans les odeurs de son quotidien), le texte est truffé d’étonnantes digressions qui perturbent un peu le lecteur, quand par exemple en plein milieu de sa première déclaration il change de sujet pour parler du bétail. Ce n’est pas une lettre d’amour ordinaire.

Le fond de l’histoire pourtant me plait énormément. Quelques mois d’amour passionné qui marquent tout une vie, un choix impossible et qu’il subira toute son existence, la frustration de choisir de faire les choses comme il faut quand tout son être lui crie de chercher le bonheur, je trouve cela aussi excitant qu’universel. Je me serais juste passée des tentatives de poésie, de ces maladroits quatrains éparpillés dans les pages, et des longues descriptions des expéditions pour aller chercher les cadavres en hiver et des techniques d’insémination des boucs.

♥●●●● –1/5

J’ai emprunté les deux voies, mais ni l’une ni l’autre comme il aurait fallu. En ce sens que j’ai suivi l’une, l’esprit tout le temps fixé sur l’autre. Sur toi.

 

(…) et je compris que le mal, dans cette vie, ce n’étaient pas les échardes acérées qui vous piquent et vous blessent, mais le doux appel de l’ amour auquel on a fait la sourde oreille, la lettre sacrée à laquelle on répond trop tard, car je le vois à présent, dans la clarté du dénouement, que je t’aime moi aussi.

 

(…) mieux vaut ne jamais croiser l’ amour sur sa route – car une fois qu’on l’a perdu, on se retrouve bien plus mal loti qu’avant.

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Un paradis trompeur, Henning Mankell

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Quelle surprise, une fois installée dans mon train, persuadée de tenir entre mes mains un simple polar, éternel et fidèle compagnon de mes voyages ferroviaires, que d’ouvrir un beau roman ? Quel plaisir de plonger dans ce voyage, et de confirmer ce que je pensais depuis le début : Henning Mankell n’est pas un écrivain comme les autres.

Globetrotteur polymorphe et caméléon, l’auteur quitte ses souliers d’enquêteur pour enfiler des bottes cirées et nous fait embarquer avec lui sur le bateau de Hanna Renström, une jeune fille suédoise qui quitte son hameau froid et solitaire pour l’Australie. Son destin sera tout autre : deux fois veuve très jeune, elle se retrouve propriétaire d’un florissant bordel au Mozambique, en pleine colonie portugaise, riche et puissante blanche dans un monde d’hommes violents et racistes.

L’histoire d’Hanna, c’est l’histoire du courage, du travail, d’une jeune femme qui ne recule devant rien et qui accepte son destin. Elle cherchait le paradis, elle est tombée dans un lieu où règnent la violence et la ségrégation, où les femmes sont des morceaux de viande, ou les hommes dominent. Elle retrousse ses manches et refait sa vie. Loin de tout, loin des siens, elle tente de définir qui elle est et de faire sa place dans un univers où les moteurs de la société sont la haine et la peur.

J’ai retrouvé beaucoup de choses que j’aime dans ce texte. Tout d’abord, le frisson du potentiel. C’est évident que Mankell a du talent à revendre et j’espère de tout cœur qu’il va continuer dans cette lignée. J’y ai aussi retrouvé ce que j’aime chez William Boyd : ils ont tous les deux grandi dans des pays colonisés et sont repartis étudier en Europe. Cette double identité, ou du moins double culture, leur donne une vision très différente des gens, des rapports entre les gens et tout un univers que l’on lit rarement. Mankell sort de son registre habituel et y met tout son cœur, et c’est plutôt réussi.

Le titre en revanche est un peu simpliste à mon goût et beaucoup trop premier degré, mais il est un beau résumé de tout ce qui se passe dans le roman. Un paradis trompeur, c’est la violence au bord de la mer turquoise, c’est le racisme sous les tropiques, c’est l’apartheid à la veille de la première guerre mondiale, c’est un bordel tenu par une frêle jeune fille qui  protège un piano et un singe.

♥♥● –3/5

On n’accorde pas un piano quand quelqu’un va mourir. Dans ce cas, on fait silence, ou on joue une musique funèbre.

 

Les voyages les plus remarquables sont intérieurs, libérés du temps et de l’espace.
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La Confrérie des Moines Volants, Metin Arditi

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J’ai été plutôt surprise par La Confrérie des Moines Volants de Metin Arditi. Le titre ne m’inspirait pas, et j’avais un peu peur du choix de l’auteur de faire durer l’intrigue sur trois générations successives. C’est souvent dangereux. Mais au final, j’ai lu ce roman en quelques heures à peine, happée par l’histoire et par l’aura des personnages.

En 1937, en Union Soviétique, alors que les exactions contre les églises et les religieux font rage en Russie, un groupe de rescapés de différents monastères trouvent refuge en forêt et se cachent de l’inquisition. Tous les jours, ils voient de nouvelles églises brûler, entendent parler de confrères massacrés et sont témoins de la destruction des trésors des églises. Au bout de quelques mois, l’un d’entre eux a une idée. Ils vont préserver leur Saint patrimoine et  mettre en lieu sûr les œuvres sur lesquelles ils parviennent à mettre les mains.

Plusieurs décennies plus tard, nous suivons les pas du descendant de ce moine et partons sur les traces des trésors enfouis dans la forêt Russe.

L’histoire est simple et rafraîchissante, elle nous fait voyager. Le livre est sans prétention, il se limite au cadre d’une famille et développe seulement ce qui a besoin de l’être. Les personnages sont faciles à apprécier, et on se prend de sympathie rapidement pour eux.

J’ai préféré la première partie du roman, j’ai l’impression que l’auteur a eu plus de plaisir à se projeter dans l’histoire russe qu’à dépeindre nos contemporains. Mais même si ce roman ne restera pas éternellement dans ma mémoire, j’ai apprécié le découvrir et le transmettrai sans doute à mes proches.

♥♥♥●● – 3/5

Chez nous, l’icône n’est pas un ornement, comme chez les chrétiens de Rome. Elle est au cœur de notre foi. C’est devant nos icônes que nous déposons nos fardeaux. Elles nous tiennent unis, nous autres Russes de toutes les couleurs que nous sommes…

L’icône rappelle que l’homme est fils de l’Univers autant qu’il est fils de Dieu. Qu’il est esprit et qu’il est corps. Qu’ainsi chaque corps est aussi esprit, prêt à s’élever jusqu’à Dieu.

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Le roman du mariage, Jeffrey Eugenides

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Dès la première page j’ai su que ce roman serait parfait. Les premiers mots, les premières références, le prénom de l’héroïne, le lieu, tout me parlait et me soufflait de venir m’engouffrer dans ces pages et que le voyage serait inoubliable. Le Roman du Mariage, de Jeffrey Eugenides, est grandiose: mûri, complexe, fin, drôle, savoureux et bourré de références classiques choisies avec énormément de goût. 

Nous y découvrons Madeleine, une jeune universitaire en lettres à l’Université de Brown, pas nécessairement la plus intelligente de sa promotion ni la plus assidue, mais une jeune fille vive, sensible, issue d’une famille aisée et particulièrement jolie. Le jour de sa remise de diplômes, se remettant à peine d’une rupture douloureuse, elle rencontre ses parents pour un petit déjeuner avant la cérémonie. Les chapitres reprennent ensuite l’histoire au commencement, relatent comment elle a rencontré son amoureux Leonard, un beau garçon intelligent mais bipolaire et comment Mitchell, son meilleur ami, est tombé amoureux d’elle.

Madeleine suit un séminaire déserté par les étudiants, Sémiotique 221, que l’auteur lui-même expliquera mieux que quiconque :

Selon Saunders, le roman avait connu son apogée avec le roman matrimonial et ne s’était jamais remis de sa disparition. A l’époque où la réussite sociale reposait sur le mariage, et où le mariage reposait sur l’argent, les romanciers tenaient un vrai sujet d’écriture. Les grandes épopées étaient consacrées à la guerre, les romans au mariage. L’égalité des sexes, une bonne chose pour les femmes, s’était révélée désastreuse pour le roman. Et le divorce lui avait donné le coup de grâce (…). Qui utilisait encore le mariage comme ressort narratif ? Personne.

Commence alors un triple défi: pour Jeffrey Eugenides, qui va rendre ses lettres de noblesse au mariage et l’instaurer coûte que coûte dans sa narration, où il finira inéluctablement par avoir un rôle mineur, défi pour Madeleine, qui va finir par faire de ce sujet son mémoire et construire à la fois son identité et sa conception de l’amour autour des concepts de Barthes, largement embrassés par son fiancé Léonard, et défi pour toute une génération perdue de jeunes adultes en construction, elle qui ne sait plus quelles sont ses valeurs à cette époque où tous les choix sont possibles.

Le triangle amoureux est extrêmement intelligent, équilibré et travaillé. Chaque personnage a une personnalité propre, un contexte, une sensibilité différente. Si Madeleine vit l’amour comme le vivait Henry James, avec passion, douleur et aucun recul, Leonard en déconstruit le discours jusqu’à ce qu’il perde tout son sens, et Mitchell en cherche la sublimation dans la théologie et le don de soi. Les trois identités nous permettent de vivre leur histoire sous trois angles différents et de faire nos propres choix face à la question posée à chacun : comment veut-on vivre son expérience de l’amour ? Madeleine, jeune fille aisée, jolie, bourgeoise, veut se considérer comme féministe et moderne mais elle est choquée que sa sœur divorce et choisit de se marier jeune. Sa modernité ? Revendiquer un penchant pour le sexe (ce qui dans les faits est complètement faux, puisqu’elle n’a jamais le courage d’assumer ses pulsions quand elles viennent), choisir un amant bipolaire et issu d’une classe sociale différente de la sienne. Bref, plus Elizabeth Bennet que Simone de Beauvoir. Leonard, lui, refuse de tomber dans les clichés du discours amoureux… Mais rappelons que c’est le beau gosse du campus, celui qui a mis dans son lit toutes les filles de sa promotion. Il refuse même l’amour quand il se présente à lui, mais finit par habiter avec sa fiancée, alourdi de nombreux kilos, ayant abandonné toute vie sociale et tout amour-propre. Mitchell le sage, éconduit de nombreuses fois, ne s’impose jamais et part en croisade pour retrouver le sens véritable de l’amour. Il choisit l’exil et l’abandon de tout, à commencer par ses cheveux, pour finir par ses livres chéris, et se fait éconduire une nouvelle fois, refusant à ce roman pourtant prédestiné, le happy ending qu’il réclamait depuis le début.

Jeffrey Eugenides reprend avec un talent fou ces sujets évidemment aussi intemporels qu’internationaux que sont les rapports amoureux, et les rend avec une modernité d’autant plus saisissante qu’elle se glisse dans un écrin universitaire riche et conservateur, et met en abîme les résultats de ses analyses en les calquant à une génération qui se croit différente, véritables petits sociologues en herbe se baissant pour observer des comportements qui sont exactement similaires aux leurs.

J’ai fait la même chose au même âge, nous raconte Eugenides. Madeleine est une jeune femme contemporaine qui n’a pas envie de se laisser aller à la sentimentalité de l’amour et qui décide de lire Barthes pour déconstruire le sentiment amoureux. Elle lit de la théorie pour s’armer contre l’amour. Et pourtant, rien n’y fait, elle y succombera. Le paradoxe avec ce texte de Barthes, qui est un exercice de déconstruction, c’est qu’il provoque l’effet inverse : les étudiants qui le lisaient autour de moi en fac en sortaient dans une humeur encore plus sentimentale. En tant qu’auteur, je suis face à mon texte comme Madeleine face à l’amour : je voulais écrire une histoire d’amour mais en l’écrivant depuis aujourd’hui, c’est-à-dire de façon expérimentale. Tiraillé entre l’écriture du sentiment et l’avant-garde littéraire.

(citation de l’auteur trouvée dans un excellent article des Inrocks)

Roman d’amour, roman d’initiation, roman de mariage aussi, mais un mariage moderne. Un mariage qui peut échouer, qui a été consommé, qui n’a plus une si grande signification.  On n’est pas si loin de Jane Austen, ici aussi les mariages arrivent à la fin de l’intrigue et sont loin d’être l’élément important de la narration comme on peut le voir dans de mauvais livres de littérature pour filles. Mais les jeunes filles ne sont plus les mêmes.  Les mariages non plus, loin d’être une fin en soi, ils peuvent être annulés, réinventés, trompés. Le personnage de Mitchell, étonnant avatar de l’auteur qui partage avec lui un nom de famille à consonance grecque, est justement le dernier rempart contre la perte de sens du discours amoureux moderne. Fragmenté et égoïste comme l’a remarqué Barthes, il est finalement à voie unique, et même s’il est le seul à le comprendre réellement, Mitchell se raccroche tout de même à ses sentiments avec force.

Comment un livre qui commence par citer Austen et Wharton peut jouxter à ces sages références des pages scandaleuses évoquant la gueule de bois massive et la robe tachée de Madeleine, comment peut-il coller un passage romantique à un dialogue sur l’éventualité de déféquer chez son copain ? Eugenides propose une alternance étonnante entre des passages écrits dans le style réaliste de Henry ou Austen, des passages incroyablement pragmatiques de la vie de tous les jours, et des passages qui lient un peu les deux réalités comme les deux passages que je cite ci-dessous, créant ainsi sa propre sémiotique du discours amoureux.

En écoutant Leonard, Madeleine se sentait handicapée par son enfance heureuse. Elle ne se demandait jamais pourquoi elle agissait de telle ou telle manière, ou en quoi ses parents avaient influencé sa personnalité. Avoir été privilégiée avait émoussé sa capacité d’observation. Alors qu’à Leonard, aucun détail n’échappait. Comme lorsqu’ils allèrent passer le week-end à Cape Cod (en partie pour visiter le laboratoire de Pilgrim Lake, où Leonard sollicitait un poste d’assistant). Sur la route du retour, dans la voiture, il dit :

– Comment tu fais ? Tu te retiens ?
– Quoi ?
– Tu te retiens. Pendant deux jours. Tu attends d’être rentrée chez toi.

Finissant par comprendre, Madeleine s’exclama :

– Non mais je rêve !
– Jamais, à aucun moment, tu n’as coulé un bronze en ma présence.

 

Voir Leonard aller mieux était comme lire certains livres difficiles. c’était comme on avançait péniblement dans les derniers romans d’Henry James, ou dans les pages sur la réforme agraire d’Anna Karénine, et que, brusquement, ça redevenait captivant et ça continuait à s’améliorer, jusqu’à ce qu’on soit tellement emballé qu’on en venait presque à être content du passage ennuyeux précédent car il n’avait rendu la suite que plus délectable.

J’ai personnellement adoré ce roman. Madeleine est parfaite. Elle a un filofax, vient d’une région que j’aime, n’achète son thé que chez Fortnum & Mason – et ne prend que de l’Earl Grey –  elle va en weekend à Stowe, elle aime Austen, elle aime lire, les vieux livres dans les bed & breakfast, je me suis retrouvée à chacune des 572 pages du livre. Le roman est intelligent et sensible, un de ceux qu’on relira tous les dix ans avec un immense plaisir. Et au final la seule conclusion que l’on peut en tirer, à mes yeux, est que la conception de l’amour et l’expérience de l’amour se nourrissent fortement de nos lectures, et c’est un postulat auquel je ne peux qu’adhérer.

Si je peux me permettre un petit aparté… encore une fois le très mauvais quatrième de couverture dissuaderait presque d’ouvrir l’ouvrage et gâche franchement l’expérience.

♥♥♥ –5/5

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Karoo, Steve Tesich

9782757833056

Que dire de cet étonnant roman… Difficile de choisir un angle d’attaque pour parler d’un texte aussi particulier. Karoo est un livre déconcertant qui assume sans détour ses insultes à la morale, à toutes les valeurs les plus élémentaires et universelles avec lesquelles on grandit, et qui brode dans un schéma très classique le portrait noir d’un monstre qu’on ne voudrait même pas en peinture.  Sous ce titre se cache l’orgueil démesuré d’un écrivain raté qui regarde de loin la machine Hollywoodienne en se prenant pour Dieu le Père, transgressant impitoyablement la plume de gens bien plus talentueux que lui.

Le début, reconnaissons-le, est brillant et original. Steve Tesich choisit d’attaquer fort et installe son lecteur dans un salon new-yorkais mondain et superficiel où les invités font rouler en riant des noms roumains dans leur gorge comme si c’étaient des petits fours, se délectant du plaisir sémantique apporté par la politique internationale, tuant leur ennui profond à coup de potins et de noms exotiques. Cette scène est vue par les yeux de Saul Karoo, un homme qui subit sa sobriété, caméléon invisible caché près des plantes vertes qui regarde de loin son ex-femme circuler, zombie absent qui s’ennuie et préférerait noyer ça dans l’alcool qu’affronter le monde, la réalité, son âge et son fils adopté. Karoo est riche, reconnu, seul, méchant, égoïste, cynique et exhibitionniste. Son métier ? Prendre des scénarios et les retravailler. En faire des textes bien ficelés et attendus, des succès commerciaux qui vendent.

J’aurais vraiment aimé que ces premières pages soient une nouvelle à elles seules. Quel brillant portrait désabusé d’une société qui roule à la drogue, à l’alcool, aux mesquineries et à l’argent. Ces pages sont efficaces et intelligentes. Le reste du texte est extrêmement intelligent aussi, aucun doute là-dessus, mais n’a pas été travaillé avec autant de soin que ces pages, mis à part quelques scènes comme celle du restaurant et des clochettes ou celle de la rencontre avec celui qui porte le manteau de son père, et la dernière partie du texte, qui en passant de la première personne à la troisième, dérobe tout ce qui lui restait de dignité à Karoo quand sa vie malgré lui devient un fait divers.Mais la plume abrasive de Tesich perd tout de même un peu de son tranchant au fil des six cent pages d’odyssée que vit Karoo.

Difficile de ne pas penser à Dos Passos, à Brett Easton Ellis, à tous ces personnages boiteux et tristes entre New York et Los Angeles qui finissent leur vie seuls et incapables d’aimer qui que ce soit, quel que soit leur statut social ou le chiffre sur leur compte en banque. Karoo n’a aucune chance face à ce destin, même si certaines prises de conscience (les retrouvailles avec son fils, la vision de son père, sa relation avec Leila, et même l’ultime vue de sa mère vieillissante) laissent espérer qu’il reprendra le droit chemin. Il transgresse tout, par ennui, par caprice, manque de respect à tout le monde et finit obèse, incontinent, seul, humilié et malade, spolié de tout ce qui lui restait : la capacité de dire « je », le contrôle de ses sphincters, ceux qu’il aime et l’anonymat. A son tour, quelqu’un va s’emparer de sa vie et la dénaturer pour en faire un succès commercial, et c’est ainsi que le karma (ou l’industrie, selon le point de vue) fonctionne.

Largement apprécié de la critique, ce texte est intelligent et authentique. Je ne laisserai pas la frustration de la mort de l’auteur il y a déjà plusieurs années altérer mon avis et dirai franchement que malgré de grandes qualités je me suis un peu fatiguée de le lire. Le talent de l’auteur est indéniable, et le roman ne laisse pas indifférent, mais il est loin d’avoir changé ma vie. Il s’inscrit dignement dans la lignée des romans new-yorkais sur les désaxés de la Grosse Pomme en quête d’un sens qui vienne donner une direction à leur vie mangée par l’égoïsme et le cynisme, mais ne la révolutionne pas.

♥♥● –4/5

 

La rubrique « Arts et Loisirs ». Les critiques théâtrales. Les critiques de films. Les critiques de disques. Les critiques de livres. Les critiques de télévision. Je les lis toutes. Un ton se détache, celui de la critique artistique, qui est pour moi un peu comme un merveilleux gin-tonic, ou en tout cas, ce qu’était le gin-tonic avant. Je ne peux plus être ivre, mais ce ton me rend tout joyeux. Je pense à la lettre de Billy tout en lisant le journal, sauf que mes pensées sont maintenant en harmonie avec le ton du Times. J’apprécie maintenant sa lettre sur un tout autre plan. Sa maîtrise de la langue anglaise. Son style plein de maturité pour quelqu’un de si jeune. Sa capacité à explorer un territoire émotionnel sans devenir trop sentimental. Ses allitérations faciles. Ses images vivantes.

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Les baleines se baignent nues, Eric Gethers

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Lone Star Spring, Texas, le jour du printemps. Le fils d’un alcoolique coureur de jupons et d’une junkie de passage naît prématuré dans la nature. Une infirmière choisit d’en faire sa famille et le prend sous son aile, finissant par s’établir avec le père de l’enfant. Henry grandit tranquillement dans une petite ville, follement aimé par sa mère et en admiration absolue devant son père. Lorsqu’il découvre la vérité sur le comportement de celui-ci, tout s’écroule. A sa mort, Vivienne, sa mère, bifurque radicalement de vie et le jeune garçon le prend comme une trahison terrible. Il en restera marqué à jamais.

Fantasque, loufoque, fourmillant de détails étonnants, Les Baleines se baignent nues est un roman étonnant et difficile à cerner. On y croise une galerie de personnages hauts en couleur, mais tous écorchés par la vie, alcooliques, prostituées, maris et femmes volages, suicidaires, illuminés ou encore boulimiques. Une seule constante, tous cherchent désespérément l’amour et le bonheur. Henry en fera douloureusement l’expérience, et à plusieurs reprises, éternelle victime de tous ceux qui croisent son chemin, éternel « gentil » qui ne rentrera jamais dans les vestes de son père.

Largement comparé à Irving dans la presse, Eric Gethers partage effectivement avec lui un univers et certains réflexes narratifs. Mais Gethers infuse beaucoup plus de violence dans son texte, une violence sourde présente dès les premières pages, dans le mensonge, l’ennui, les morts, les pages où le personnage principal s’époumone à insulter ses proches, une violence constante qui pourrit les gens à la racine et les empêche d’être heureux. D’Irving, on retrouve le titre, la trame générale, le goût pour les personnages abîmés et uniques, ainsi que le poids du destin. Mais son univers n’a pas cette fraîcheur et cette candeur que j’aime tant, ni l’humour et le détachement dont il peut être capable. Les dernières cent pages, un aller simple vers la mort (les personnages, leurs valeurs, la vie au village, les animaux de compagnie même, tout disparaît) m’ont perdues en route. Je me suis accrochée mais sans conviction.

 ♥♥● –2/5

Quand on est jeune, l’amour, c’est ressentir quelque chose qu’on n’a jamais ressenti auparavant. Ça te donne le sourire. Ça fait chaud au coeur. On se sent jolie. Tendre. Protégée.
Ses yeux s’embuèrent.
Quand tu vieillis, l’amour, c’est vouloir que quelqu’un d’autre ressente ces choses-là, car soi-même, on n’en est plus capable.

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La singulière tristesse du gâteau au citron, Aimee Bender

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J’ai failli garder ce roman pour la fin, démotivée par le titre à la Pancol, et je l’ai finalement dévoré en une journée. La singulière tristesse du gâteau au citron, de Aimee Bender, est un étonnant petit univers, une famille toute simple et comme les autres dans une banlieue résidentielle de Los Angeles, qui se révèle rapidement assez inhabituelle.

On entre doucement dans leur quotidien, partageant les relations entre une mère et sa fille, et ce moment intime de la confection d’un gâteau. Un père discret, une mère un peu fantasque et bohème, un fils surdoué et solitaire, une fille sensible, sociable et tendre, tout cela est très ordinaire. Mais au moment où Rose croque dans sa part de gâteau tout juste sorti du four, tout est bouleversé : la petite fille découvre qu’elle est capable de goûter les émotions de la personne qui a cuisiné juste en mangeant leur plat.

Elle découvre brutalement le monde des adultes, la solitude, la tristesse, la frustration, la rancoeur et le manque. Elle analyse rapidement ce pouvoir grâce à l’aide de George, le meilleur ami de son frère, et son quotidien devient très difficile. Les années passent au fil des menus McDo, puisque seule la nourriture industrielle passe. Elle découvre aussi les talents de son frère et de son père, tous deux un peu sorciers à leur manière aussi.

L’intrigue est finalement très simple, avec un soupçon de fantastique qui nous dit que peut-être, il faut tout simplement savoir regarder plus loin que le bout de notre nez. Que à notre manière, on a tous un don à explorer et que tout ce qu’il faut changer, c’est notre façon de voir les choses.

Si ce petit volume a un succès fou chez nos voisins américains, c’est certainement grâce à sa simplicité et à sa grande tendresse. L’auteur se lance dans le fantastique mais l’ancre dans le quotidien d’une famille comme les nôtres, bouillonnante d’amour et surmontant ses problèmes. On y entre avec plaisir et on y redécouvre les valeurs fondamentales de la vie.

♥♥● –3/5

Ma mère avait fait ce gâteau pour moi, sa fille qu’elle adorait tellement qu’à mon retour de l’école, je la voyais parfois serrer les poings à cause d’un trop-plein d’émotion et quand elle me  prenait dans ses bras pour m’accueillir, je devinais combien ce geste était insignifiant par rapport à tout ce qu’elle voulait donner.

 

J’ai attrapé la main de George. Et immédiatement ses doigts se sont refermés sur les miens. Le soleil. Toujours plus de grappes de bougainvilliers drapant les fenêtres en bouquet de rose foncé. Sa paume chaude. Un matou orange qui se prélassait sur le trottoir. les gens en t-shirts déchirés qui fumaient assis sur les marches. la ville qui se déployait.
Nous avons atteint le trottoir d’en face, il m’a lâché la main. Comme j’aurais voulu, à cet instant, que le monde entier soit une rue.

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Télex de Cuba, Rachel Kushner

 

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Telex de Cuba est une saga familiale étonnante, riche et détaillée, qui nous fait découvrir le Cuba des frémissements de la révolution dans les yeux d’une petite fille américaine. Élu meilleur livre de l’année par le  New York Times, ce premier roman de Rachel Kushner suscite autant l’enthousiasme que la retenue sur les forums littéraires. Personnellement je l’ai lu avec plaisir, avec admiration même quand on pense que c’est un premier roman, mais je ne lui décernerai pas la palme du meilleur livre de l’année pour autant.

Nous arrivons à Cuba à la fin des années 60 par les chemins boueux et impraticables qu’empruntent les familles américaines dans une région très pauvre, l’Oriente, une région poussiéreuse et humide mais un véritable eldorado pour les quelques exilés qui y font valoir leurs droits. Une famille exploite des champs immenses de canne à sucre et domine la production locale, les salaires, l’immigration d’ouvriers et la vie de tous les habitants des alentours. Les relations avec le gouvernement Batista sont faciles grâce aux pots-de-vin. On y découvre rapidement les méandres de la politique capitaliste du gouvernement, son opacité, ses relations avec les riches industriels américains, la vie des expatriés sur place, entre bar de danseuses et réceptions de luxe en robe de soie sous 35 degrés, excursions de pêche dans des criques paradisiaques et importation d’électro-ménager. Un réel paradis. Mais la roue tourne quand leur fils aîné rejoint les rebelles de Castro et met le feu au domaine. L’incendie et la partielle destruction de la récolte sonnent le glas de leur vie de privilégiés et annoncent le déclin de la suprématie américaine. 

Le point de vue du narrateur oscille entre celui de Everly, la fille d’une des familles, un garçon manqué qui se pâme pour le jeune domestique de la maison, un garçon cultivé et excellent danseur, et celui de K.C, le fils d’une autre famille voisine, amoureux de la jeune Everly. Un des bons points de l’auteur au niveau des techniques narratives est d’avoir réellement fait évoluer le regard de la petite fille, sa maturité, sa compréhension des choses et des gens change de façon significative et intelligente. Au début du roman, les manques au récit, les précisions nécessaires et la profondeur du contexte sont données par un narrateur omniscient qui nous accompagnera discrètement jusqu’au bout.

Le nombre de personnages est assez incroyable et ils sont très variés. Enfants, adultes, américains, cubains, industriels, domestiques, femmes au foyer, ouvriers, rebelles, partisans, danseuses nues, politiciens, on trouve de tout et chacun a une réelle empreinte, une identité. Ils évoluent chacun sous un fond apocalyptique d’une mort annoncée puisque l’on sait dès le début comment cela va se terminer. Les fortunes s’écroulent, les couples aussi, les familles, les espoirs, les passions, les gouvernements. Deux seules constantes : la passion d’un personnage aux obédiences politiques aussi obscures qu’opportunistes, Maurel, pour une danseuse zazoue au nom étonnamment similaire à celui de l’auteur, son avatar certainement, créative et conciliante, adorée et crainte à la fois.

On reproche beaucoup à ce roman de ne pas choisir un camp. Ce n’est ni un roman historique, ni une biographie, ni un roman politique, beaucoup de sujets sont effleurés, pris par la main puis lâchés plus loin, on ne sort pas de cette lecture avec une immense culture sur Cuba, loin de là, ni avec une certitude inébranlable sur qui est le personnage principal. Beaucoup d’éléments restent en filigrane, des questions sans réponses qui sans desservir le texte, le rendent indéfinissable. La lecture n’en est pas moins sympathique et prenante.

Je conseillerai ce livre à tous ceux qui aiment les sagas qui laissent un peu de place à l’imagination. Le talent de Rachel Kushner est peut-être justement, sous ce postulat de fresque historique et familiale, de ne finalement esquisser que quelques lignes de ce tableau, et de nous laisser à nous lecteurs un peu de place pour rêver. Ce n’est pas un chef d’oeuvre mais c’est un très solide premier roman, authentique et foisonnant.

 ♥♥● –3/5

La robe était en lin très fin, un tissu frais et soyeux au toucher. Elle était faite pour être portée sur une combinaison. Son corps transparaissait un peu au travers : une légère coloration chair sous le blanc satiné.
Il grimpa sur elle et se livra à sa pantomime habituelle, faisant mine de lui voler quelque chose, une chose dont elle aurait été trop jeune et trop fraîche pour comprendre la nature, cette gamine dans sa robe de batiste blanche. Sous la robe, un corps plein de sollicitude mais vulnérable, qui s’offrait à lui selon un rituel inversé : franchir une couche d’obscénité pour pouvoir atteindre l’innocence. C’était un fantasme médiocre, et il détestait ce penchant qu’il avait pour les fantasmes médiocres, mais il se les autorisait quand même.

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Promenades avec les hommes, Ann Beattie

 

Après un quatrième de couverture pas très vendeur, j’ai ouvert ce micro roman (ou longue nouvelle, il semblerait que ce débat fasse fureur en ligne mais personnellement je m’en fiche). Et quelle a été ma surprise de découvrir un texte simple, clair, avec beaucoup de personnalité et un vrai univers. Ann Beattie nous accompagne dans ses Promenades avec les hommes (encore un titre qui laisse à penser que cela va être des nouvelles), main dans la main avec Jane, une diplômée de Harvard un peu désabusée qui a connu la gloire en donnant une interview au New York Times. Ecrivain en herbe, elle quitte la maison du Vermont où elle vivait avec son ex, un poète roots amateur de yoga et de légumes bio, pour s’installer avec un professeur, Neil, largement plus âgé, plus aisé et plus influent qu’elle. Elle découvre avec douleur qu’il est marié, qu’il a une double vie, et se sépare de lui. Quelques semaines plus tard, ils se réconcilient, et finissent par se marier. Elle connaîtra finalement une vie professionnelle a priori épanouissante même si elle reste dans son ombre à lui, jusqu’au jour où il lui annonce qu’il va disparaître pour toujours. Sa disparition, qui suit celle de son ex (celui du Vermont), lui fera prendre conscience de à quel point elle était manipulée.

A peine une centaine de pages, pas de début ni de réelle fin, mais l’auteur n’a pas besoin d’en donner plus. Elle a justement l’intelligence de savoir où s’arrêter et où laisser l’imagination prendre le relais. Les éléments sont plus suggérés que mis noir sur blanc, et je dois dire que j’ai vraiment apprécié sa confiance en l’intelligence du lecteur, en sa capacité de donner un décor à son intrigue. Elle nous livre un univers complexe et très personnel, qui se base plus sur des jeux de pouvoir et de fines suggestions que sur une trame bien définie. Son talent de nouvelliste est évident et fait de son roman un succès. Promenade avec les hommes ne s’embarrasse pas du superflu, n’impose rien au lecteur, et laisse une fois la dernière page tournée cette délicieuse impression qu’il y a beaucoup plus à découvrir ou à imaginer que ce qu’on nous a donné. On peut réellement faire de son univers le sien.

♥♥● –4/5

Maintenant je souhaite le meilleur aux gens, et s’ils se contentent d’exprimer leur nature, peu importe. Tu n’as pas demandé de mes nouvelles dans ton mot. J’étais contente que tu me parles de toi, de tes livres (je ne les ai pas lus, je dois l’avouer), de la maison que tu as achetée récemment. Si tu m’avais posé une question sur moi, j’aurais pu répondre en toute honnêteté que je viens de survivre à la pire année de ma vie. En tout cas : haut les coeurs.
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A quelques secondes près, Harlan Coben

Publié pour la rentrée littéraire en septembre 2013, A quelques secondes près est le dernier opus de Harlan Coben, et de loin le plus mauvais. J’écris rarement ça de ses polars, mais impossible de le dire autrement ici. Nous retrouvons les personnages habituels mais sans réellement les retrouver, puisque cette fois ce n’est pas Myron Bolitar qui enquête mais son jeune neveu, Mickey, un adolescent qui a du mal à s’intégrer dans sa nouvelle école et traîne avec ceux qui comme lui n’ont pas d’amis et ont du mal à trouver leur place.

Comme vous l’avez senti, bonjour les clichés, Coben a dû s’en donner à cœur joie quand il a rédigé le synopsis de ce polar sur ce que j’imagine être une serviette de cocktail. Mickey s’installe chez son oncle après la mort de son père, dont il ne se remet pas. Un matin, son amie Rachel, la jolie pom-pom girl, a été prise dans une fusillade terrible qui a conduit à la mort de sa mère. Entouré de son groupe d’amis (attention alerte clichés) la gothique et le geek de service, ils partent enquêter de leur côté et remontent vite une piste très mystérieuse, impliquant évidemment une voisine qui fait peur dans une maison biscornue.

L’histoire s’essouffle bien vite, encore plus vite que le lecteur de bonne volonté, le texte est très simple, et simplifié encore  à outrance puisqu’il est passé à travers le filtre pré pubère du jeune Mickey. Difficile de croire que c’est autre chose qu’un mauvais livre qui s’est égaré du rayon jeunesse. Une énorme déception, une erreur de passage, quelques heures de perdues dans ma vie, mais certainement beaucoup plus d’heures perdues dans la vie de l’auteur.

 ●●●●● –0/5

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