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Un paradis trompeur, Henning Mankell

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Quelle surprise, une fois installée dans mon train, persuadée de tenir entre mes mains un simple polar, éternel et fidèle compagnon de mes voyages ferroviaires, que d’ouvrir un beau roman ? Quel plaisir de plonger dans ce voyage, et de confirmer ce que je pensais depuis le début : Henning Mankell n’est pas un écrivain comme les autres.

Globetrotteur polymorphe et caméléon, l’auteur quitte ses souliers d’enquêteur pour enfiler des bottes cirées et nous fait embarquer avec lui sur le bateau de Hanna Renström, une jeune fille suédoise qui quitte son hameau froid et solitaire pour l’Australie. Son destin sera tout autre : deux fois veuve très jeune, elle se retrouve propriétaire d’un florissant bordel au Mozambique, en pleine colonie portugaise, riche et puissante blanche dans un monde d’hommes violents et racistes.

L’histoire d’Hanna, c’est l’histoire du courage, du travail, d’une jeune femme qui ne recule devant rien et qui accepte son destin. Elle cherchait le paradis, elle est tombée dans un lieu où règnent la violence et la ségrégation, où les femmes sont des morceaux de viande, ou les hommes dominent. Elle retrousse ses manches et refait sa vie. Loin de tout, loin des siens, elle tente de définir qui elle est et de faire sa place dans un univers où les moteurs de la société sont la haine et la peur.

J’ai retrouvé beaucoup de choses que j’aime dans ce texte. Tout d’abord, le frisson du potentiel. C’est évident que Mankell a du talent à revendre et j’espère de tout cœur qu’il va continuer dans cette lignée. J’y ai aussi retrouvé ce que j’aime chez William Boyd : ils ont tous les deux grandi dans des pays colonisés et sont repartis étudier en Europe. Cette double identité, ou du moins double culture, leur donne une vision très différente des gens, des rapports entre les gens et tout un univers que l’on lit rarement. Mankell sort de son registre habituel et y met tout son cœur, et c’est plutôt réussi.

Le titre en revanche est un peu simpliste à mon goût et beaucoup trop premier degré, mais il est un beau résumé de tout ce qui se passe dans le roman. Un paradis trompeur, c’est la violence au bord de la mer turquoise, c’est le racisme sous les tropiques, c’est l’apartheid à la veille de la première guerre mondiale, c’est un bordel tenu par une frêle jeune fille qui  protège un piano et un singe.

♥♥● –3/5

On n’accorde pas un piano quand quelqu’un va mourir. Dans ce cas, on fait silence, ou on joue une musique funèbre.

 

Les voyages les plus remarquables sont intérieurs, libérés du temps et de l’espace.
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L’Homme inquiet, Henning Mankell

Le plus récent de la série des Wallander, largement acclamé par les lecteurs des éditions Points (d’accord, le niveau d’objectivité est contestable), est également ma plus grosse déception de la part d’Henning Mankell, et certainement mon dernier essai du côté du suédois.

Dans ce polar aux allures malsaines d’autobiographie impudique, nous retrouvons Kurt Wallander au bord de la retraite et de la crise cardiaque, gentil papi diabétique, handicapé des nouvelles technologies, flirtant avec Alzheimer et essayant de bien faire les choses envers sa fille, son beau-fils et leur enfant.

Pour gagner son paradis, qui n’est plus très loin si l’on en croit les subtils passages ou l’on suit Kurt dans ses promenades au cimetière  (cf passages ci-dessous) ou à se lamenter sur la mort fulgurante de son ancienne amante, Kurt accepte d’enquêter sur la disparition suspecte et successive de ses beaux-parents. Nouveau super-héros de son quartier dont le pouvoir n’est certainement pas la mémoire, il se lance dans une enquête qui ne prend son envol qu’aux deux tiers du roman. Et mon envol à moi ? Jamais. Certainement pas pendant les longs passages de méditation sur la vieillesse, certainement pas pendant les passages de « vie familiale » dignes de Confessions Intimes, avec une mère alcoolique rejetée par ses proches. Et surtout, certainement pas dans les dernières pages, ou le dernier coup de grâce à une énigme très pauvre est donné avec un retournement de situation à la fois prévisible et d’une lourdeur rare.

« Il entra dans le cimetière et s’assit sur un banc à l’ombre d’un arbre. Il ferma les yeux et crut entendre sa propre voix d’enfant résonner dans sa tête. Sa voix d’avant la mue, telle qu’elle était avant que la réalité des adultes lui tombe dessus. Peut-être est-ce ici que je devrais me faire enterrer. Revenir au point de départ et me coucher dans la terre d’ici. Mon épitaphe est déjà gravée dans la pierre. »

Pouahhhhhhhhh. Si l’Homme Inquiet est « la dernière enquête » dans le sens téleutique* (impossible de vérifier si j’ai inventé ce mot ou si j’ai juste une bonne mémoire – dans tous les cas cette phrase ne souffrirait pas un terme moins précis que celui-ci), c’est une bien mauvaise épitaphe que ce roman triste et redondant. On a la sensation voyeuriste que Henning Mankell a couché sur le papier toutes ses craintes d’homme vieillissant : la solitude, la perte de mémoire, la maladie, l’effritement de son cercle familial, le monde hostile des nouvelles technologies. C’est une dernière image bien pauvre et bien triste que je garderai de Kurt Wallander.

Le premier constat, pour résumer mon expérience de lecture ces derniers jours est désespérant : une phrase sur deux pourrait être supprimée sans que cela abîme le texte, bien au contraire. Le deuxième,  je ne souhaite pas le résumer en quelques mots. Je vais plutôt vous faire le cadeau de la voix de l’auteur. En copie d’écran pour que vous ne puissiez pas mettre en doute que c’est bien noir sur blanc dans le livre.

♥●●●● –1/5
Henning, si tu m’entends.. Qu’est ce que tu as fait là…

PS. Je m’excuse pour les « ou » locatifs sans accents, mon nouveau clavier québécois recèle encore quelques mystères.
PS2 : * jeu de mot sur les verbes grecs teleuo / téleutao, finir / être sur le point de mourir.

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