Archives de Tag: Paris

Les Heures souterraines, Delphine de Vigan

Les heures souterraine est un roman envoûtant et universel. L’auteur a le talent de faire très bien avec très peu, ce qui est malheureusement assez rare dans le paysage littéraire. Les personnages sont simples et complets, l’intrigue n’a pas besoin de beaucoup pour avancer et l’on est vite happé par la spirale infernale dans laquelle l’auteur nous emporte.

 Mathilde a trois enfants dont elle s’occupe seule depuis la mort de son mari. Au fond du gouffre à sa disparition, un chef d’entreprise lui tend une main salvatrice et l’a aidée à s’en sortir il y a huit ans. Mais un matin, sans raison, son patron se met à la détester et à l’exclure petit à petit. Mauvaise foi, coups bas, tout est permis, et la descente aux enfers va extrêmement vite. A partir du moment où elle l’accepte, elle laisse filer le temps. En parallèle, un médecin à domicile quitte sa petite amie, persuadé qu’elle ne lui rend pas ses sentiments, et passe son temps coincé dans le trafic, dans l’attente, anonyme et solitaire.

Mathilde et Thibault sont deux victimes muettes d’un monde où il n’y a pas de place pour les gens qui décrochent. Implacables, les journées avancent, et pour ceux qui sont poussés hors du train, c’est difficile d’y remonter. La détresse émotionnelle est invisible et terrifiante. J’ai beaucoup apprécié le fait que Delphine de Vigan fasse le choix de prendre des personnages qui pourraient être n’importe lequel d’entre nous. Elle aurait pu traiter ce sujet de mille autres façons, en faire un postulat politique, social, mais non. La violence avec laquelle est traitée Mathilde nous met d’autant plus mal à l’aise qu’on en est tous témoins, comme lecteurs et dans nos vies.

♥♥♥●● – 3/5

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La trilogie de Katherine Pancol

Pancol

Cet été, j’ai fait le choix sans doute très bête – mais qui sur le moment me paraissait une obligation – de ne lire que des livres qui ne me causeraient pas de nuit blanche pour privilégier tout ce que je devais faire pour mon mémoire. Je ne suis pas allée à la plage, mais j’ai choisi les livres de plage. Le résultat est là, en à peine deux semaines j’avais lu les trois tomes des livres de Katherine Pancol, une série qui ne porte pas de nom à ma connaissance et dont je vais, par transparence intellectuelle, vous parler quelques minutes.

Les Yeux jaunes des crocodiles plante le décor. Deux sœurs que tout sépare, l’une, Iris, obsédée par l’argent et le confort, l’autre, Joséphine, historienne bohème en banlieue qui tente de joindre les deux bouts. Et les deux sœurs se retrouvent malgré elle dans une aventure complètement folle, l’écriture d’un roman, pendant que le mariage de Joséphine va à vau-l’eau. La Valse lente des tortues suit la mort du mari de Joséphine au Kenya, et le déménagement de la famille vers Passy. Elle s’occupe toujours de ses filles dont l’aînée part à Londres étudier la mode. Leur tranquille quartier est ébranlé par une série de meurtres, et Joséphine est troublée par un beau jeune homme et son beau-frère. Les écureuils de Central Park sont tristes le lundi , le dernier volet de la trilogie (que j’essaie tant bien que mal de rendre trépidante), – et là j’avoue que en lisant le quatrième de couverture j’ai failli ne pas l’ouvrir – combine un peu les deux premiers romans, rassemble les familles mais dans une configuration différente (très XXIe siècle), mais on s’ennuie et le roman disparaît vite de la mémoire. A part que c’était devenu trop bobo.

J’ai énormément ri en lisant la critique de Patrick Besson dans Le Point, qui se moque des titres choisis et lui suggère entre autres : « Les haricots ne cuisent pas tout seuls dans la casserole », mais on ne peut pas nier que c’est tout de même une romancière qui sait ce qu’elle fait, qui a connu un succès monstrueux, et qui sait raconter une histoire. Ses personnages sont simples, mais tout est là comme dans une bonne série télévisée, avec des gros rebondissements qui fait que le soir quand on reprend la lecture, on se souvient vite où on en était. Ses thèmes sont universels et s’ils permettent de faire lire ceux qui sont hermétiques aux livres, eh bien tant mieux.

● –1/5

Juste pour le plaisir, le fameux quatrième de couverture (attention pépite)

Souvent la vie s’amuse.
Elle nous offre un diamant, caché sous un ticket de métro ou le tombé d’un rideau. Embusqué dans un mot, un regard, un sourire un peu nigaud.
Il faut faire attention aux détails. Ils sèment notre vie de petits cailloux et nous guident.
Les gens brutaux, les gens pressés, ceux qui portent des gants de boxe ou font gicler le gravier, ignorent les détails.
Ils veulent du lourd, de l’imposant, du clinquant, ils ne veulent pas perdre une minute à se baisser pour un sou, une paille, la main d’un homme tremblant.
Mais si on se penche, si on arrête le temps, on découvre des diamants dans une main tendue…
Et la vie n’est plus jamais triste. Ni le samedi, ni le dimanche, ni le lundi…

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Une année studieuse, Anne Wiazemsky

Rentrée littéraire de Manon Lisait avec le plus parisien des romans que j’ai lu dans les six derniers mois : Une année studieuse, d’Anne Wiazemsky.  Une vraie bouffée de Paris, de France, de maisons de campagne, de lycée, de pavés et de salades de fruits qui ont du goût. Nous sommes parfaitement de saison puisque le roman commence avec les résultats du bac (manqué) d’Anne, en 1966, groupie du cinéma français et surtout de Jean-Luc Godard, à qui elle a écrit une lettre d’amour et qui sera follement épris d’elle.

Une folle histoire d’amour commence entre la jeune mineure de 19 ans et le cinéaste de 36. La famille d’Anne (elle est la petite fille de François Mauriac) est catholique et conservatrice et ne voit pas leur idylle d’un bon œil. Elle ira pourtant jusqu’au mariage, une cérémonie secrète et expédiée au fin fond de la Suisse. Leur histoire discrète fait parler et rêver, Jean-Luc fleur-bleue comme on n’aurait jamais imaginé lui offre une voiture alors qu’elle ne conduit pas, la surveille à Nanterre, l’initie aux mouvements maoïstes, la charme par son réseau, son sens artistique, sa culture, ses moyens, bref, c’est l’amour fou, mais un amour d’enfants, candides et très loin de garder les pieds sur terre.

Roman d’émancipation disent certains, pour moi non, la seule émancipation est celle que vit la société française à l’époque. Anne évolue par caprices et par amour plus que par volonté consciente de rébellion. Elle reste une très jeune fille, très amoureuse et très ignorante, étudiante effacée et influençable. Elle suit les groupes qu’elle rencontre, heureusement elle est extrêmement bien entourée comme vous pourrez le voir à la lecture du texte. Justement à mes yeux la plus grande qualité du livre est de respecter cet angle de roman d’apprentissage et de l’héroïne qui suit sa vie comme elle arrive. Elle est si jeune, si inexpérimentée, si immature, et la romancière réussit justement à retrouver le ton et le point de vue de la jeunesse. Elle a dit à l’Express « ce n’était pas la femme d’aujourd’hui qui devait donner son point de vue, il me fallait m’immerger dans mes années de jeunesse », pari gagné puisque le ton est extrêmement juste.

Who’s who du gratin du cinéma et de la littérature française, panorama de Paris en 66-67 dans les yeux d’une bachelière amoureuse et émerveillée par tout ce qu’elle voit, Une année studieuse est une lecture rapide, facile, mais agréable. Certainement un bon choix quand il fait cette chaleur, et rien de mieux qu’un beau Gallimard pour crâner sur la plage (le nom imprononçable de l’auteur est juste la cerise sur le gâteau). Faites-vous plaisir de temps en temps et prenez une heure pour imaginer ce que serait votre vie si vous étiez à la place de la jeune Anne. Bonne lecture !

♥♥● –3/5

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Je vais passer pour un vieux con, Philippe Delerm

Merveille des merveilles, délices des délices, un petit recueil de textes français jusqu’au bout de l’apostrophe, jouissifs, justes et bien croqués, qui font tous ressurgir des souvenirs ou rougir d’une mauvaise habitude jamais corrigée. Je vais passer pour un vieux con de Philippe Delerm, découvert grâce à une interview à la radio, pris dès le lendemain sur les étagères de ma librairie orléanaise adorée, lu en trente minutes – et combien d’éclat de rire, immédiatement prêté dans un seul but : pouvoir discourir des heures sur mes chapitres « préférés », a été un beau moment dans ma journée et résonne encore souvent dans mes pensées.

Hommage à la littérature, hommage aux défauts de langues qui font le charme de certaines expressions, hommage aux snobismes parisiens tant décriés qui nous manquent une fois le périphérique passé, chaque chapitre a son âme, son histoire et recèle des trésors de style. Ce sont de petits tableaux comme des miniatures, 42 épisodes de la vie de chacun, reproduits et analysés avec humour et parfois un grand talent à mettre en quelques mots des sentiments immenses.

« Les mots qui vont au-delà de la mort ne sont plus du langage. »

« Une grande oeuvre se définit par le manque.A l’aune de cette vérité spécieuse,Marcel est le plus grand. »

« Il y a des générosités si tardivement exprimées, si réticentes, à l’avance si soulagées de ne pas se voir raisonnablement envisagées, qu’elles apparaissent d’emblée pour ce qu’elles sont : de la courtoisie sous contrainte. »

Un grand livre, de quelques 144 pages, malicieux et plein d’attentions. On s’y retrouve partout, si l’on ose s’assumer. En quelques lignes, il est devenu un incontournable de ma table de nuit, et je n’ai pas de plus grand plaisir que de relire le chapitre « C’est moi » et de m’imaginer sonnant à l’interphone de la maison de mes parents.

♥♥ –5/5

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Invisible, Paul Auster

Paul Auster, c’est souvent le monde universitaire, c’est souvent des personnages d’écrivaillon torturé, c’est en général des figures paternelles de mauvaise influence et des femmes plus âgées à la sensualité aussi tardive que puissante. Dans ses textes les plus subtils, on a les relations incestueuses, la solitude, les problèmes de communication, l’Europe. Invisible est en fait le pot-pourri de ces thèmes traditionnels chez Paul Auster, et par pourri je pèse mes mots.

Des décennies d’écriture sont condensées (et malheureusement pas cristallisées) dans ce petit ouvrage qui passe tellement inaperçu intellectuellement que une semaine à peine après avoir lu Invisible je me suis retrouvée incapable de raconter sa trame. J’ai même été forcée de le rouvrir pour retrouver les noms des personnages.

Invisible est un roman flou. Flou parce que l’action se passe continuellement dans un état d’ébriété, ou dans l’illégalité la plus totale, ou dans des tabous tellement forts que le discours est nécessairement en demi-teinte. Adam Walker est un jeune étudiant de Columbia qui a pour hobbies la poésie et la traduction de poètes obscurs du Moyen Age. Endormi ou ivre dans une soirée universitaire, il rencontre deux français, Margot, une fille transparente au « regard perdu dans le vide, comme si sa principale mission dans la vie consistait à avoir l’air de s’ennuyer », et Born, un énergumène à la forte personnalité. Born le lance dans un projet de revue littéraire, et avec ce projet une sorte de ménage à trois malsain et tacite se met en place. Mais le coup de grâce arrive quand Born se rend coupable d’un meurtre (qui arrive comme un cheveux sur la soupe), et là le roman part dans une intrigue à la John le Carré version San Antonio entre espionnage politique, infiltrés au gouvernement, initiation sexuelle et inceste.

La particularité de ce roman, et malheureusement même après beaucoup de réflexion il m’est difficile de déterminer à quel point c’est l’intention de l’auteur, est d’être construit comme un rêve. Affranchi de la vérité, affranchi de repères chronologiques souvent, avec des pirouettes narratives d’une lourdeur parfois étonnante venant d’Auster (qui pourtant on le sait aime tout particulièrement les coïncidences), ce roman se parcoure comme une divagation de demi-sommeil. Les ficelles sont parfois très grosses sans pour autant servir à quoi que ce soit, comme dans un rêve (le nom du poète du Moyen-Age identique à celui du Professeur), des passages entiers sont tus, les malaises viennent plus souvent de sensations lisibles dans la météo, les couleurs, les goûts que de longues descriptions de l’état d’esprit du narrateur, les personnages sont identifiés par quelques traits saillants plutôt que par leurs pensées… Plutôt étonnant, et rare chez Auster. En fait, il choisit de prendre tous ses thèmes fétiches et de les présenter sous un cadre narratif et esthétique assez différent. Ou est-ce moi qui extrapole, déterminée à chercher un sens là où il n’y en a pas, et Invisible est juste un mauvais roman ?

♥♥● –2/5
Vite oublié, un petit roman passe-partout assez décevant.

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